JONATHAN TEPLITZKY: Le grand pardon

« The Railway Man » raconte l’histoire de la transformation d’un vengeur en pardonneur – qui semble être le seul chemin vers son salut. Malgré un peu trop de morale, un très beau film.

L’ancien prisonnier de guerre a du mal à communiquer ses traumatismes à sa nouvelle femme.

Eric Lomax n’a jamais quitté la guerre. Même en 1980, une quarantaine d’années plus tard, il n’a toujours pas surmonté ce qui lui est arrivé après la prise de Singapour par l’armée impériale japonaise. C’est que Lomax, comme tant d’autres soldats alliés, n’a pas vécu la fin de la Seconde Guerre mondiale en tant que vainqueur, mais comme prisonnier de guerre. D’autant plus que l’armée nipponne, sous la forme de son service secret le Kempetai – une sorte de pendant à la Gestapo allemande – était connue pour les mauvais traitements qu’elle infligeait à chaque ennemi qui lui tombait entre les mains. Comme Eric Lomax en 1942, lorsqu’il était un jeune lieutenant dans le service des transmissions. Capturé avec ses camarades, il est évacué vers la Thaïlande occupée par le Japon et forcé de participer au projet de construction le plus barbare de l’époque, le fameux « Death Railway » entre la Thaïlande et la Birmanie – une ligne de chemin de fer que l’empire britannique avait renoncé à construire des années plus tôt, à cause de la dangerosité des travaux et des sacrifices humains que la réalisation d’un tel projet aurait nécessités. Et en effet, plus de 100.000 personnes sont mortes pendant la construction – dont un dixième de soldats alliés forcés au travail.

Si Lomax n’était pas de ceux-là, son sort n’a pas été vraiment meilleur : lorsque les gardes de son camp trouvent la radio qu’il a construite en douce pour pouvoir écouter les émissions de la BBC Worldwide, il est torturé et emprisonné par le Kempetai jusqu’à la libération. Depuis, peu de choses, à l’exception des chemins de fer, arrivent à le sortir de sa coquille. Pourtant, et aussi grâce à son savoir presque exhaustif sur les lignes ferroviaires anglaises, il réussit à séduire une jeune femme, Patti, qu’il épouse par la suite. Après le mariage, cette dernière constate la souffrance de son mari, et pour l’aider lui donne l’adresse de son ancien tortionnaire Takashi Nagase, qui vit toujours en Thaïlande et a ouvert un musée sur le site de l’ancien camp de travail et de la prison Kempetai. Lomax décide donc de s’y rendre pour avoir sa vengeance. Mais les choses ne sont pas toujours si simples et son ancien bourreau a lui aussi changé d’opinion sur ce qu’il a fait pendant la guerre?

Si « The Railway Man » est surtout axé sur le long cheminement vers le pardon – Lomax et Nagase sont restés amis jusqu’à la fin de leurs jours – il a aussi le mérite de thématiser des aspects de la Seconde Guerre mondiale qui ne sont pas toujours mis en évidence. Comme la défaite anglaise à Singapour, qui sonna définitivement le glas de l’empire britannique – un autre versant de la guerre dont on ne parle que trop rarement. Et puis il y a aussi la torture infligée par les Japonais : comme on peut le constater dans le film, ce sont les mêmes méthodes qui furent encore perfectionnées par les Français en Algérie, puis employées en Amérique du Sud et finalement par l’armée américaine dans ses guerres après 2001.

Enfin, le film vit aussi de ses acteurs. Avant tout Colin Firth qui sait jouer avec retenue et empathie l’ancien prisonnier de guerre qui se bat chaque nuit et jour contre ses vieux démons. Alors que Nicole Kidman qui joue sa femme reste un personnage un peu trop plat, c’est surtout Jeremy Irvine – qui joue le jeune prisonnier Eric Lomax – qui crée la surprise du casting de par sa prestation excellente.

En tout donc, un des films à voir à tout prix avant que les programmes de cinéma ne s’enfoncent dans la torpeur estivale.

A l’Utopolis Kirchberg.


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