JEREMY SAULNIER: Vendetta en Virginie

Avec « Blue Ruin », le réalisateur Jeremy Saulnier signe un film aussi brillant qu’inquiétant. C’est un voyage violent au bout de la vengeance qui n’épargne rien – même pas la médiocrité de ses personnages.

De figure christique, Dwight Evans se changera bientôt en vengeur féroce.

Dwight Evans mène une existence à l’ombre de la société. Semi-SDF, il passe son temps à la plage et quand il en a besoin, il cambriole des résidences d’été pour y prendre un bain. Mutique derrière sa barbe et ses cheveux longs, il ne peut pourtant pas fuir les démons qui le rongent à l’intérieur. Car, une vingtaine d’années auparavant, ses parents ont été les victimes d’une vendetta – dirigée contre son père – et exécutés de sang froid par une famille voisine de leur bled en Virginie. Lorsqu’une policière lui apprend que Wade Cleland, le meurtrier présumé de ses parents, va être libéré, Dwight se met à ses trousses avec, dans ses bagages, le désir flou d’une vendetta. Un mécanisme insidieux qu’il aura du mal à maîtriser, qui le dépassera progressivement lors de son voyage, le faisant osciller entre soif de vengeance et confrontation avec sa propre médiocrité. Jusqu’à mettre en danger ce qui lui reste de famille, sa soeur et ses deux enfants, et l’amener au point de non-retour.

Réalisé grâce à une campagne de crowdfunding, ainsi qu’avec l’aide de bénévoles, « Blue Ruin » est décidément une de ces perles rares du cinéma américain. D’abord parce qu’il détourne son thème principal, la vengeance, pour se concentrer sur l’intérieur des personnages – surtout de Dwight (interprété par le surprenant Macon Blair). Si la vendetta est le moteur, la mécanique mortelle enclenchée par Dwight qui rythme le film, Saulnier se concentre essentiellement sur les écueils. Des obstacles que Dwight surmontera petit à petit, mais qui le changeront pour toujours. De clodo pacifique, un peu bizarre mais inoffensif, il va se transformer en homme prêt à tout. Néanmoins il restera confronté en permanence à sa propre lâcheté et ce sont les conséquences de ses actes qui l’entraînent dans la spirale de violence, plutôt que son propre désir de vendetta.

« Blue Ruin » est également un film remarquable pour son approche de la violence et du culte des armes. On n’y trouve aucune glorification ni condamnation morale : or ces deux phénomènes sont omniprésents et jouent un rôle important. Ils sont en quelque sorte le catalyseur de « Blue Ruin », et accompagnent l’anti-héros du début jusqu’à la fin. Point de vue scénario, « Blue Ruin » est aussi un joyau. Même si le spectateur sent en permanence le gouffre vers lequel le personnage principal est attiré, le dosage de Saulnier est efficace et subtil et laisse assez de place aux surprises, comme aux petites pointes d’humour très noir qui sillonnent le film.

Tout cela fait de « Blue Ruin », un polar extrêmement intense et lancera peut-être définitivement la carrière de Jeremy Saulnier et de Macon Blair – ils l’auraient en tout cas bien mérité, ne serait-ce que pour avoir eu le courage de montrer tant de laideur. Bref, un film à voir avant les longues plages désertiques du fameux « trou d’été ».

A l’Utopia.


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