RICHARD AYOADE: Jungle d’allusions

Avec « The Double », Richard Ayoade tente de s’approprier le sujet du « doppelgänger » et échoue plus ou moins.

Le combat d’un homme contre son surmoi – le brillant Jesse Eisenberg dans « The Double »

Insignifiant, voilà ce qu’est Simon James. Tellement insignifiant que, sur son lieu de travail, personne ne le connaît. Le vigile, qu’il croise pourtant tous les matins, lui demande son nom à chaque fois. L’employé timide et sans aucune confiance en soi travaille pour une grande entreprise dont le chef se fait appeler « Colonel ». Simon James habite un petit studio, plus qu’ordinaire, pas loin de l’entreprise. Quand il regarde par la fenêtre, il voit l’appartement d’une de ses collègues (Mia Wasikowska), dont il – vous l’aurez deviné – tombe amoureux. Seul problème : sa timidité, qu’on pourrait qualifier d’obsessionnelle. Simon n’arrive pas à approcher celle pour qui bat son coeur. Il se contente donc de l’observer à travers la fenêtre pendant les heures où elle dessine, seule dans sa chambre. Mais voilà que les choses se gâtent : Simon James perd sa carte d’identité au moment même où apparaît un nouvel employé, James Simon. Et le nom de ce nouvel employé n’est pas la seule similitude entre les deux héros. Il est le pendant de Simon James, moins la timidité et la maladresse. Homme à femmes, séducteur, le nouveau est admiré par tous alors que, physiquement, il n’a rien de plus que Simon.

« The Double », adaptation très libre du roman éponyme de Dostoïevski, est le deuxième film de l’acteur et réalisateur britannique Richard Ayoade, après « Submarine » (2010), qui fut plutôt bien accueilli par les critiques. Une première adaptation cinématographique de l‘?uvre du romancier russe faillit être réalisée en 1996 par Roman Polanski, avec John Travolta dans le rôle principal. Une dispute entre le réalisateur et l’acteur fit s’effondrer le projet.

Commençons par le plus grand atout de « The Double » : Jesse Eisenberg, qui incarne Simon James tout comme James Simon, joue à merveille le combat d’un homme contre son surmoi. Le jeu du jeune talent, connu pour son rôle de Mark Zuckerberg dans « The Social Network », donne toute son ambiguïté au film. Mia Wasikowska, connue notamment pour son rôle dans « Les insurgés » aux côtés de Daniel Craig, livre, elle aussi, une prestation fulgurante, même si elle est un brin moins brillante qu’Eisenberg.

Même si Ayoade se base sur Dostoïevski, son film fait penser bien plus souvent à Kafka, de par son côté sombre et absurde et sa représentation d’un homme schizophrène, dépressif et suicidaire. L’organisation bureaucratique et quasi kafkaïenne de l’entreprise pour laquelle travaillent Simon et James, son chef autoritaire et dictateur font penser à « 1984 » de George Orwell. « The Double » est composé en grande partie de références. Ainsi, le premier mot prononcé par l’actrice Yasmin Paige dans le film est « idiot » – le titre d’un autre roman de Dostoïevski. Certains plans font penser à Polanski, tandis que d’autres se réfèrent clairement à la manière de filmer d’un Alfred Hitchcock.

Visuellement, « The Double » est éblouissant et souligne brillamment la solitude et le désespoir de l’un et la confiance en soi de l’autre personnage principal. Cependant, le réalisateur utilise tellement de fois les mêmes effets qu’ils perdent leur charme. Dommage aussi que l’histoire manque parfois de cohérence et que le scénario présente des failles. Par passages, on a l’impression que l’ego du réalisateur s’apparente à celui de James Simon, et qu’il n’y a pas assez de place pour le jeu des acteurs. Néanmoins, Jesse Eisenberg utilise de façon impressionnante le peu d’espace qu’on lui laisse. Un must pour tous les cinéphiles amateurs de références à d’autres films, cette énième approche du sujet du « doppelgänger » laisse le spectateur lambda sur sa faim, perdu dans une jungle d’allusions.

A l’Utopia.


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