COURS DE LUXEMBOURGEOIS: Un été intensif

Chaque année, les cours intensifs de langue luxembourgeoise proposés en été par l’association Moien sont plébiscités par un public de plus en plus nombreux. Pour explorer les raisons de ce succès, le woxx s’est plongé dans leur atmosphère studieuse.

Les cours intensifs d’été de langue luxembourgeoise proposés par l’association Moien rencontrent un franc succès chaque année.

« Mir fänke mat engem Exercice un. » Le ton est donné : tous sont ici pour travailler, et l’enseignante, Danielle Laschet, 56 ans, a bien l’intention d’en profiter pour transmettre son savoir. Il est neuf heures précises en ce mardi de juillet, dans cette salle du centre culturel de Dippach où une quinzaine de personnes ont pris place. Les exercices écrits et oraux ainsi que les discussions thématiques se succéderont jusqu’à midi, avec une maigre pause de quelques minutes. Le cours complet se compose de deux sessions de dix matinées de trois heures, début juillet et fin août, un régime stakhanoviste qui permet aux plus motivés de suivre l’équivalent d’une demi-année scolaire de cours de langue le temps d’un été.

Et la formule marche, tant pour le nombre d’inscrits – 280 pour l’ensemble des cours intensifs d’été chez Moien, qui ne peut pas vraiment aller au-delà pour des raisons logistiques – que pour les résultats : on sent une certaine aisance dans l’expression chez les participants, que les cours plus étalés de l’année scolaire ne permettent pas forcément. La feuille d’émargement, elle, est une ode à la diversité culturelle luxembourgeoise : douze nationalités, autant de langues parlées, et évidemment une multitude de raisons de choisir de consacrer une partie de son temps estival à l’étude de la langue nationale.

Karine, française, est au Luxembourg depuis six ans. Elle a suivi son mari et abandonné une carrière dans les ressources humaines pour reprendre des études de géographie dans une université parisienne. Sa thèse de doctorat est consacrée à la place des étrangers au grand-duché, et c’est donc naturellement qu’elle s’est mise au luxembourgeois. « J’ai commencé les cours à l’Institut national des langues (INL), il y a deux ans, et j’ai ressenti le besoin d’accélérer mon apprentissage, mais dans un environnement sécurisé où je pourrais parler et progresser », explique-t-elle. Elle a donc choisi les cours intensifs d’été. La conversation se fait sans difficulté et presque sans hésitation sur les mots – un coup d’oeil furtif vers l’enseignante suffit en général pour retrouver son vocabulaire sans que celle-ci intervienne.

Une clef pour la nationalité

Autre personne, autres raisons. « Je voulais me donner les moyens de mieux parler et d’avoir plus confiance en moi », lance Liliana, cap-verdienne, qui vit au Luxembourg depuis 17 ans et y a suivi l’enseignement secondaire, mais dans une filière francophone. Assistante sociale diplômée, elle travaille comme médiatrice culturelle et n’a pas vraiment besoin de la langue dans son travail. « Mais c’est un challenge que je voulais me donner, j’aime ces cours, j’aime la langue et je veux progresser. Et puis il faut évidemment un bon niveau pour acquérir la nationalité luxembourgeoise. »

Sésame incontournable pour l’instant en effet, la maîtrise de la langue nationale est un des piliers de la loi sur la naturalisation. Dans un rapport d’évaluation publié en septembre 2012, le ministère de la Justice indiquait un taux de réussite d’environ 70 pour cent au test de langue luxembourgeoise prévu par la loi. Pour l’instant, les candidats à la nationalité luxembourgeoise doivent justifier dans l’échelle du cadre européen commun de référence pour les langues (CECR) d’un niveau B1 de compréhension orale (« début d’autonomie », selon les termes du CECR) et A2 d’expression orale (« conversation simple »). Le gouvernement précédent n‘avait pas souhaité abaisser ces exigences, même après la publication du rapport d’évaluation précédemment cité. Cependant, l‘accord de coalition actuel stipule que les conditions de naturalisation seront allégées, notamment par « l’abaissement du niveau des connaissances linguistiques dans l’intérêt d’assurer l’équité sociale ». Une formulation assez vague qui reste également à traduire dans les faits ; peut-être cette question fera-t-elle partie de celles qui seront tranchées par les électeurs lors du référendum à venir ?

Pas de vues sur la nationalité en revanche pour Ségolène, qui est née au grand-duché et y a toujours vécu. « Ma nourrice était luxembourgeoise, et j’ai donc parlé cette langue quand j’étais enfant. J’ai ensuite été scolarisée à l’école européenne et j’ai tout oublié. Aujourd’hui, en apprenant, j’ai l’impression de redécouvrir une langue maternelle enfouie en moi. » Une sorte de quête personnelle donc, que la jeune femme veut également valoriser professionnellement, elle qui cherche activement un travail suite à l’obtention récente de son diplôme de bibliothécaire. Les cours intensifs lui permettent de compléter son étude en autodidacte par une interaction avec d’autres apprenants et un programme structuré. De quoi augmenter sa motivation et favoriser des progrès plus rapides.

Avec une pointe d’humour britannique, Paul, résident depuis déjà 32 ans, remarque : « Je suis venu ici pour travailler comme juriste et aussi pour pouvoir parler français. Lorsque j’ai pris l’avion de la compagnie Luxair pour venir et qu’on m’a remis le Luxemburger Wort, j’ai eu un choc : moi qui croyais que le Luxembourg était un pays francophone ! » Il s’est donc mis au luxembourgeois depuis un an, après avoir parlé seulement anglais et français pendant toute sa carrière, « parce qu'[il] est en phase de recherche d’emploi et a donc enfin le temps de le faire, et aussi parce que ça ouvre évidemment des opportunités professionnelles ».

Un fil conducteur : le marché de l’emploi

Si l’on cherche au fond un fil conducteur parmi les raisons nombreuses et éclectiques que les apprenants invoquent, ce sont donc bien les opportunités de carrière qui émergent. Danielle Laschet, en charge du cours ce matin, pourrait d’ailleurs invoquer des motifs similaires : après avoir travaillé de nombreuses années dans les ressources humaines au sein d’une banque, où elle s’occupait également des formations, elle a décidé de se réorienter et de faire quelque chose de radicalement différent. Elle s’est assez naturellement tournée vers l’enseignement de la langue luxembourgeoise, sa langue maternelle, qui la passionnait depuis longtemps. A l’occasion d’un congé sans solde de deux ans à partir de 2002, elle s’est alors formée à l’INL avant de commencer à donner des cours pour Moien asbl.

Au départ, « Moien ! » était le nom d’un projet conçu par le Conseil national pour étrangers et lancé en 1998, destiné à favoriser l’apprentissage de la langue luxembourgeoise par les étrangers présents sur le marché du travail local. Les premiers cours dans les centres hospitaliers et dans les commerces ont eu tellement de succès que de plus en plus de personnes se sont inscrites au fil des années et que le nombre de formations a fortement augmenté. Lorsque, en 2005, le gouvernement n’a plus accordé les crédits nécessaires à ce projet cofinancé par le Fonds social européen, un petit groupe de formateurs et formatrices a décidé de fonder une asbl pour garder l’élan déjà impulsé dans l’apprentissage de la langue nationale.

L’association organise donc des cours de luxembourgeois pour six niveaux du CECR, durant l’année scolaire et pendant l’été. Mais elle ne s’arrête pas là : des cours de formation continue pour les enseignants sont également disponibles, car la formation initiale à l’INL ou à l’Université du Luxembourg, qui a certes le mérite d’exister, ne permet pas aux chargés de cours de se retrouver et d’échanger leurs points de vue sur cette discipline si spécifique qu’est la formation aux langues pour adultes. Cette offre de cours pour enseignants a tout de suite rencontré un grand succès, et rassemble désormais entre 20 et 30 d’entre eux deux fois l’an. L’association propose également à ses étudiants des visites culturelles un peu différentes de l’ordinaire, comme la visite des archives de la Bibliothèque nationale ou l’exploration de segments normalement non ouverts au public des casemates de la ville de Luxembourg.

Les cours intensifs d’été sont indéniablement l’un des points forts de Moien asbl. Comme le remarque Danielle Laschet, « c’est vrai qu’il y a très peu de possibilités de cours l’été, à part peut-être avec des entreprises privées qui pratiquent des tarifs très élevés ». L’association, sous contrat avec l’Etat, peut se permettre des prix plus démocratiques et accorde la réduction usuelle (10 euros par session au lieu de 70) pour les chômeurs indemnisés et les signataires d’un contrat d’accueil et d’intégration auprès de l’Olai. Des tarifs qui motivent aussi les apprenants, qui plébiscitent ces cours. Ils sont d’ailleurs nombreux ce matin à regretter que le niveau le plus élevé, les cours de conversation, ne soit pas disponible en cours intensif d’été. L’enseignante doit cependant préciser que l’association a atteint ses limites à cause d’un travail administratif de plus en plus difficile à gérer : les membres du comité de gestion de l’association, tous bénévoles, assurent le secrétariat avec des moyens limités et sans locaux destinés à cet effet. « Il y a jusqu’à 40 coups de téléphone par jour et quelquefois, lorsqu’on est d’astreinte, le téléphone sonne lorsqu’on est en train de cuisiner ! » Le système de bons permettant une réduction substantielle pour certaines catégories d’étudiants est certes bénéfique à ceux-ci, mais fait aussi peser un poids important sur les bénévoles qui doivent veiller à réclamer le solde auprès de l’Etat.

Comment pratiquer en dehors des cours ?

Lancés, certains apprenants se prennent à présent à regretter le fait que les cours de conversation ne comportent qu’une session par semaine pendant l’année scolaire. Pour eux, cela serait trop peu, mais d’autres soutiennent qu’une fois par semaine est bien mieux que rien du tout. « Il faut essayer de parler tous les jours, même si c’est difficile », intervient Liliana. « Pas si simple de trouver quelqu’un avec qui parler luxembourgeois en général », rétorquent certains. La situation linguistique du grand-duché est effectivement paradoxale : avec une grosse moitié seulement de nationaux résidents et de nombreux frontaliers, pas si simple en effet de pratiquer la langue nationale dans les boutiques ou dans la rue, alors même qu’elle est érigée par la plupart des partis politiques en langue d’intégration. S’ajoute à cela le fait que les Luxembourgeois, aidés par un système scolaire multilingue – en tout cas ceux qui parviennent à en braver les écueils… -, sautent aisément d’une langue à l’autre et favorisent souvent l’efficacité dans la communication.

La conversation s’anime sur ce sujet où deux camps s’opposent : ceux qui soutiennent que la difficulté de pratiquer est réelle et que les cours sont un substitut important, et ceux qui prétendent qu’un effort est nécessaire pour pratiquer mais que cela n’a rien d’impossible. Intéressante discussion en vérité, qui révèle encore une fois l’ambiguïté de considérer la langue nationale comme vecteur d’intégration sans pour autant changer le régime des langues en vigueur dans le pays, qui continue allègrement à pratiquer le français et l’allemand. Tous s’accordent cependant sur l’importance des cours qu’ils suivent. Et l’enseignante, espiègle, de conclure : « Dir hätt gär Konversatiounscoursen, mä dat hei ass jo e Konversatiounscours ! » De fait, l’ensemble des propos échangés l’ont été en langue luxembourgeoise, avec une multitude d’accents dont peut s’enorgueillir le petit grand-duché, dans ce cours de niveau officiel B1.

Justement, cette langue luxembourgeoise, quel est son avenir ? « Il y a beaucoup de raisons d’être optimiste », explique Danielle Laschet. « Il n’y a pas de volonté politique d’imposer le luxembourgeois comme langue de communication, mais plutôt l’envie d’en faire un moyen d’intégration, notamment pour les nouveaux arrivants au pays qui ont moins d’affinités avec le français que leurs prédécesseurs. J’ai été agréablement surprise lorsque j’ai vu que ma fille, lorsqu’elle a reçu un téléphone portable, a commencé à envoyer des SMS en luxembourgeois plutôt qu’en allemand, la langue de notre alphabétisation. D’accord, ils étaient truffés de fautes, mais bon ! » Selon elle, il est nécessaire de renforcer l’apprentissage de la grammaire et de l’orthographe dans le système scolaire grand-ducal, mais le mouvement est lancé. Le relatif bouillonnement culturel en langue luxembourgeoise de ces dernières années profite aussi aux étrangers : « Avec les nombreux livres publiés, les ressources en ligne comme LOD.lu, les films sortis récemment, il n’y a jamais eu autant de possibilités d’apprendre le luxembourgeois d’une manière aussi agréable. »

L’enthousiasme est effectivement palpable dans la salle, et chacun y va de sa recommandation de film, de musique ou d’institution culturelle où emprunter les précieux supports d’apprentissage gratuitement. Flatteuse et toujours positive, Danielle Laschet n’oublie pas de lancer aux apprenants une dernière pique de motivation : « Vous aussi, vous pouvez être d’une aide précieuse, car vous savez souvent écrire mieux certaines choses que les Luxembourgeois eux-mêmes ! » Une belle récompense pour les efforts concédés en ce début d’été studieux.

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