IRAK: « Combattre les barbares »

Alors que, en Irak, les yézidis et autres minorités sont massacrés par l’Etat islamique, les yézidis exilés de la Grande Région placent tous leurs espoirs dans la guérilla kurde.

Retirer le PKK de la liste des organisations terroristes afin de soutenir la résistance aux djihadistes – Manif kurde à Berlin.
(Photo: Montecruz Foto)

« Biji Berxwedana Sengale ! », entend-on sur la place de la République à Metz, « Vive la résistance à Sinjar ! » en français. Environ deux cents manifestants se sont retrouvés pour dénoncer les massacres perpétrés contre des minorités par l’Etat islamique en Irak. Le cortège est discipliné et ordonné, les manifestants avancent par rangs de cinq. Des adolescents distribuent des tracts aux alentours de la manif. A l’intérieur de celle-ci, on peut voir bon nombre de drapeaux rouges, avec une étoile rouge sur fond jaune au milieu – le drapeau du PKK -, d’autres à l’effigie d’Abdullah Öcalan, leader kurde.

« Si vous voulez aider les minorités d’Irak, arrêtez de coopérer avec le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie ! », lance une femme par mégaphone. « Le Qatar et l’Arabie saoudite financent les djihadistes en Irak ! La Turquie les laisse volontiers traverser le pays pour rejoindre la Syrie ou l’Irak ! Arrêtez de faire des affaires avec ce pays, sauvez les yézidis et les chrétiens d’Irak ! »

Le yézidisme est une des religions monothéistes les plus anciennes du monde, ayant ses racines dans les anciens cultes de Mésopotamie. Les yézidis, qui parlent le kurmandji, un dialecte kurde, ont préservé à travers les siècles des éléments du mithraïsme, religion iranienne plus ancienne encore, en adoptant des éléments du judaïsme et du christianisme, ainsi que de l’islam primitif. Ils croient en un dieu unique, Xwede, et sept anges, donc l’archange Malek Taous. Bien qu’il existe, dans le yézidisme, deux livres saints, le Livre noir et le Livre des révélations, la transmission orale y joue un rôle prépondérant. Souvent persécutés, voire massacrés à travers l’histoire, les yézidis n’ont pourtant jamais accepté ni la christianisation, ni l’islamisation forcée. Ils sont aujourd’hui 600.000 en Irak, principalement dans les régions kurdes, et 180.000 dans le Caucase, essentiellement en Arménie et en Géorgie. Pour les djihadistes, les yézidis sont des adorateurs du diable. L’archange Malek Taous ne serait, selon eux, autre que Sheitan, le diable.

Kurdes à part entière

Anthony Chamon est un homme stressé. Entre une interview en direct sur une chaîne d’informations française et une rencontre avec François Bayrou, le jeune homme a trouvé le temps de venir à Metz. Il est vice-président de l’Association des yézidis de France. « Ces derniers jours, j’entends souvent que les yézidis sont une minorité kurdophone. T’as déjà entendu une connerie pareille ? », s’exclame-t-il, avant d’expliquer : « Les yézidis sont des Kurdes à part entière ! Des Kurdes et rien d’autre ! »

Les Kurdes sont un ancien peuple mésopotamien, vieux de 4.000 ans, qui compte aujourd’hui environ 30 millions de membres. Sunnites dans leur majorité, il y a des Kurdes alaouites, yézidis, chrétiens et juifs. Géographiquement répartis entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, souvent opprimés, ils aspirent depuis longtemps à un Etat indépendant. Annexés à l’Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale, les Kurdes combattent majoritairement aux côtés des Turcs. En 1920, le traité de Sèvres leur garantit l’autonomie à court terme et, à long terme, un Etat kurde indépendant. Alors qu’ils soutiennent Mustafa Kemal « Atatürk », qui leur promet un Etat turc et kurde à la fois, pendant la guerre de libération de la Turquie, ce dernier les laisse tomber par la suite. Des révoltes kurdes sont réprimées en Turquie comme en Iran. Par la suite, les Kurdes seront systématiquement trahis par les grandes puissances qui leur promettent un état indépendant.

Forces kurdes unies

Originaire de Rojava, dans le Kurdistan syrien, arrivé en France enfant, fils d’opposants au régime, Anthony Chamon est particulièrement sensible au sort des minorités. « Les yézidis ne sont pas les seuls en danger, les chrétiens d’Irak et de Syrie le sont, tout comme les alaouites. » Pourquoi les yézidis sont-ils autant détestés par les « barbares », comme il les appelle, de l’« Etat islamique » ? « Parce que nous résistons à l’islamisation forcée depuis des centaines d’années? Et puis, en Syrie comme en Irak, les quartiers et les villages yézidis, tout comme les villages et quartiers chrétiens, sont des remparts de la modernité. » A l’heure où la France a décidé de livrer des armes aux forces kurdes, Chamon n’est, contrairement à ce que l’on pourrait croire, pas forcément ravi par cette décision : « Aujourd’hui, les islamistes utilisent des armes qu’ils ont arrachées à l’armée régulière irakienne, livrées par les Etats-Unis. Livrer des armes dans une zone de guerre civile représente toujours un danger, puisqu’elles peuvent tomber entre les mains de l’ennemi. »

De toute façon, les forces kurdes de Turquie et de Syrie sont beaucoup plus importantes à ses yeux que les Peshmerga, les forces armées kurdes d’Irak soutenues par les Américains. « Sans le PKK et les forces kurdes de Syrie, les YPG, le rapport de forces serait tout autre. Nous n’avons pas besoin d’armes, mais l’Europe doit arrêter de considérer nos organisations comme terroristes. » Anthony Chamon est optimiste : « Toutes les forces kurdes se sont unies pour combattre les barbares. Le PKK et les YPG sont venus en aide aux populations kurdes et chrétiennes d’Irak quand ils ont vu que les Peshmerga n’y arrivaient pas tous seuls. »

En Turquie, où l’existence même d’un peuple kurde a été niée pendant longtemps, et où l’utilisation de la langue et des couleurs kurdes est prohibée, est fondé en 1978 le PKK, le Parti des travailleurs kurdes, par cinq étudiants, dont Abdullah Öcalan. S’appuyant sur l’euphorie des luttes de libération nationale des années 1970, le parti est d’orientation marxiste-léniniste. Après une courte période d’activités semi-légales, les militants prennent la direction des montagnes kurdes, d’où ils mèneront, jusqu’à aujourd’hui, une guérilla contre l’Etat turc. En 1999, Abdullah Öcalan, leader du PKK, est capturé au Kenya dans une action conjointe des services secrets turcs, américains et israéliens. Condamné à mort au début, sa peine est par la suite transformée en prison à vie. Depuis, il est enfermé sur une île-prison aménagée pour lui seul, Imrali. Considéré comme héros et représentant national par une grande majorité des Kurdes de Turquie, il dirige le mouvement kurde depuis l’intérieur de la prison, à l’aide de ses avocats.

En prison, l’ancien marxiste-léniniste partisan d’un état kurde indépendant a transformé le mouvement kurde. Désormais inspiré par l’oeuvre du théoricien canadien anarchiste Murray Bookchin, Öcalan défend aujourd’hui l’idée du « confédéralisme démocratique », réclamant une certaine autonomie pour les régions kurdes, qui permettrait à un mouvement de base de transformer la société de bas en haut. Proche des idées des zapatistes mexicains, Öcalan prône aujourd’hui l’écologie, la libération de la femme et la démocratie participative.

Les unités de combat du PKK, les Forces de défense du peuple, HPG, se sont retirées de Turquie pour laisser place à un processus de paix entamé par Abdullah Öcalan. En Syrie, les YPG, Unités de protection populaire, proches du PKK, se sont formées après l’émergence de groupes rebelles djihadistes s’attaquant aux territoires kurdes et ont vite libéré ces derniers.

Une seule solution

Bayram vient du Kurdistan turc, « tout près des frontières irakienne et syrienne ». Il a fui la Turquie pour éviter le service militaire. « Je ne vais quand même pas tirer sur mes frères et soeurs », sourit-il.

Au Luxembourg depuis fin 2001, il est en train de préparer sa demande de naturalisation. « Les Kurdes ont toujours protégé les minorités dans la région. C’est parce que des siècles d’oppression nous ont rendus sensibles à ce genre de situation. » Au moment où il est parti de sa ville natale, il n’y avait pas encore de processus de paix entre le PKK et le gouvernement turc. « L’armée turque bombardait régulièrement mon quartier. Cinq de mes voisins sont morts dans une attaque d’artillerie. » Pour lui, une seule solution pour protéger les yézidis d’Irak : « Soutenir le PKK ! Les combattants sont aguerris après des années dans les montagnes. » De toute façon, « au Kurdistan turc, tout le monde a confiance dans la guérilla ».

Cependant, en Europe et aux Etats-Unis, le PKK est considéré comme une organisation terroriste. « Le PKK est notre armée et n’a jamais volontairement attaqué des civils. Il n’a jamais utilisé de moyens terroristes ! », s’énerve Bayram. Lui, qui se dit musulman pratiquant, se met en colère lorsqu’il parle de l’Etat islamique : « Ils n’ont rien de musulman, ceux-là ! Il y a deux possibilités : ou bien ils n’ont pas lu le Coran, ou bien ils n’y ont rien compris, mais alors rien du tout ! »


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