OLIVIER ASSAYAS: Accepter l’éphémère

A l’image même de la vie, « Clouds of Sils Maria » d’Olivier Assayas est un subtil mélange de questions sans réponses, de sentiments troublants et d’intelligence protectrice.

Comme les nuages qui traversent la vallée… Juliette Binoche et Kristen Stewart dans « Clouds of Sils Maria ».

Le long métrage commence par la mort du dramaturge qui a permis à Maria Enders de commencer sa carrière. Suite à cette disparition, un réalisateur prometteur décide d’engager l’actrice au sommet de sa carrière pour remonter la pièce « Maloja Snake » qui l’a rendue célèbre. Pourtant, comme le temps a passé, l’ancienne vedette se voit confier le rôle de la femme mûre et non plus celui de la jeunette. Entre mélancolie, dégoût, perdition et remise en question, c’est avec l’aide de son assistante dévouée qu’elle devra accepter son rôle.

Le récit de « Clouds of Sils Maria » n’est finalement qu’un prétexte pour mettre en lumière la psychologie des personnages, leur conflit générationnel, le combat personnel que nous menons tous face au monde dans lequel nous vivons, évoluons. Les longues tirades des différents personnages mettent en lumière les interprétations très différentes que chacun peut faire d’une même pièce de théâtre, ou, à plus grande échelle, d’une même oeuvre. Autant l’intellect semble être une sorte de mécanisme simplificateur et protecteur, autant les sentiments permettent d’approfondir l’interprétation tout en la complexifiant. Une même pièce peut avoir une tout autre signification, non seulement parce que les personnages sont différents, mais surtout parce qu’ils ne sont pas issus de la même génération.

De fil en aiguille, c’est une réflexion sur le temps qui passe, sur la vieillesse mélancolique qui lutte contre le poids du passé face à la jeunesse insouciante et libre qui se trace. En parallèle, le cinéaste s’amuse à créer une confusion très intéressante entre la vie et l’art, entre l’actrice en tant que personne et le rôle qu’elle incarne, que ce soit dans le long métrage ou bien dans la vie réelle. Les réflexions sur la pièce en question ne sont rien d’autre que des interrogations sur la vie en général. En marge, le spectateur devine le fossé qui se creuse de plus en plus entre le cinéma mainstream destiné aux préadolescents et le cinéma d’auteur, ou encore le théâtre qui est destiné à un public plus âgé.

La photographie des paysages suisses a l’air tout aussi authentique que les personnages eux-mêmes. Avec peu de maquillage, dans des costumes simples, les actrices font démonstration de leur talent et reflètent la vie dans toute sa splendeur, son ardeur, sa violence et sa complexité. C’est finalement un film qui donne l’illusion de la pureté de la vie même.

De plus, les différences générationnelles ne se ressentent pas uniquement dans l’interprétation artistique divergente, mais surtout en filigrane, dans l’air du temps. Une critique sous-jacente visant à dénoncer l’internet, le star-system, l’évolution du cinéma, l’époque dans laquelle nous vivons, passe par le biais de nombreuses questions soulevées qui restent sans réponse. Les personnages perdus ou ancrés dans cette époque trop rapide se contentent d’argumenter ou d’opposer leurs points de vue, ce qui crée certainement le point fort de ce long métrage : il donne à réfléchir sur le temps dont nous sommes tous victimes, sans jamais imposer d’avis précis ou de doctrine à suivre.

Visuellement très simple et organisé, intellectuellement exigeant, « Clouds of Sils Maria » est à la hauteur de son titre ; comme les nuages qui traversent la vallée, ce film est le reflet de la vie (d’artiste) dans laquelle tout est opaque, jamais vraiment défini, insaisissable et éphémère.

A l’Utopia


Kriteschen an onofhängege Journalismus kascht Geld - och online. Ënnerstëtzt eis! Kritischer und unabhängiger Journalismus kostet Geld - auch online. Unterstützt uns! Le journalisme critique et indépendant coûte de l’argent - en ligne également. Soutenez-nous !
Tagged . Bookmark the permalink.

Comments are closed.