UKRAINE: Calmer le jeu

L’affrontement entre l’Ouest et l’Est, qui se cristallise autour de la crise ukrainienne, est-il inévitable ? Oui, si les passions triomphent sur la raison.

(Photo: Gopak danse ukrainienne – Ilya Repin www.uppsalaauktion.se)

Une guerre insensée aurait pu être évitée, c’est la leçon généralement tirée du centenaire du début de la Grande Guerre, il y a à peine un mois. Leçon vite oubliée pour celle que semble imposer le 75e anniversaire du début de la Seconde Guerre mondiale : parfois, la guerre est inévitable, et se met au service d’une cause noble et juste. Renchérissons : le 8 septembre 1514, les armées lituanienne et polonaise remportèrent la victoire d’Orcha contre une puissante armée russe. Les guerres, inévitables et justes, peuvent aussi être gagnées, pourvu qu’on ait le courage de les mener…

Faut-il le rappeler ? Le fait que les deux camps disposent d’armes nucléaires rend très dangereuse – et très improbable – une intervention de l’Otan dans l’est de l’Ukraine ou une intervention de la Russie dans les Etats baltes. Les mises en garde contre l’« impérialisme russe » et les appels à préparer une guerre « défensive » ne servent qu’à orchestrer une nouvelle guerre froide et à enrichir les marchands d’armes. En face, les stratégies militaires pour briser l’« encerclement de la Russie » ne peuvent que conduire celle-ci à l’isolement diplomatique ou à un tête-à-tête hasardeux avec la Chine. Il n’y aura pas de « solution » militaire à la crise ukrainienne – du moins à court terme.

La cause de la défense de l’Ukraine « libre » n’en est-elle pas moins juste ? Hélas, les opinions publiques occidentales idéalisent un gouvernement ukrainien qui ne le mérite pas. Recours à des milices fascistes, procédure d’interdiction contre l’opposition communiste, offensives militaires et bombardements sans égard pour la population civile, créant un flux massif de réfugiés vers la Russie : tout cela colle mal avec les idéaux que prétendent défendre les Occidentaux.

Ce n’est pas pour autant qu’il faudrait afficher trop de compréhension à l’égard des agissements de Vladimir Poutine. L’annexion de la Crimée mine le droit international, l’envoi de mercenaires dans une zone de conflit est un acte belliqueux et vouloir dicter l’orientation politique des gouvernements voisins est anti-démocratique. Il faut le dénoncer, autant qu’on dénonce de semblables agissements de la part des gouvernements occidentaux. De surcroît, la situation des droits humains dans la Russie de Poutine, depuis le bain de sang en Tchétchénie jusqu’à la persécution des homosexuel-le-s, devrait convaincre tout-e progressiste que Vladimir Vladimirovitch ne peut pas être son ami.

Les moyens de pression sont des outils dangereux, car « à double usage ».

Eviter les analyses en noir et blanc, promouvoir une solution politique, n’implique pas de renoncer à des moyens de pression comme les sanctions économiques. Utilisées de manière réfléchie, celles-ci font partie de l’arsenal diplomatique habituel. En face, le principal atout de Poutine est la menace d’une déstabilisation durable de l’Ukraine si elle passait dans le giron occidental. Au-delà des considérations morales, le problème de ces moyens de pression est qu’ils constituent des outils « à double usage ». Employés dans un but pacifique, ils peuvent pousser l’adversaire à accepter un compromis. Mais ils peuvent aussi servir à envenimer le conflit – aux mains de ceux qui jugent qu’à terme un affrontement est inéluctable.

La guerre – froide, bien entendu – est-elle inévitable ? Non, si l’on accepte de renoncer à l’illusion que le mouvement pro-occidental du Maïdan serait représentatif de l’ensemble du pays. L’Ukraine n’est pas la Hongrie ou la Pologne, nations ayant une identité forte, longtemps assujetties par des voisins puissants. Elle ressemble plutôt à la Yougoslavie ou à la Belgique, ou, version plus optimiste, au Canada ou à la Suisse. Transformer l’Ukraine en un Etat fédéral et neutre, afin de calmer les tensions internes et externes, voilà une solution que soutiennent non seulement les « prorusses », mais nombre d’experts… outre-Atlantique. Cela éviterait à l’année 2014 d’entrer dans l’histoire. En effet, les guerres évitées ne sont pas répertoriées.


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