NURI BILGE CEYLAN: A moi la Palme !

Après deux Grands Prix et un Prix de la mise en scène à Cannes, le réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan a atteint cette année la consécration avec « Winter Sleep ». Le film est habilement troussé, mais convaincra moins le spectateur que les jurés.

Photographie impeccable pour « Winter Sleep » dans des intérieurs somptueux.

Il a tout pour lui, Aydın. Ex-acteur à la retraite, il délègue la gestion de ses biens immobiliers à un homme de main tout en se consacrant à la rédaction hebdomadaire d’un éditorial sarcastique pour une feuille de chou de sa région, la Cappadoce, au centre de l’Anatolie. Il tente bien, avec mollesse, de se lancer dans l’aventure d’une monographie sur le théâtre turc ; mais la gestion de son hôtel, charmant repaire troglodytique où les touristes japonais s’aventurent même en hiver, est une excellente excuse pour la procrastination. Sa femme, Nihal, est jeune et belle. Sa soeur, qui vit avec le couple depuis un divorce douloureux, le conseille sur ses choix éditoriaux et partage avec lui le goût des discussions longues et argumentées. Il entretient les meilleurs rapports avec son voisin paysan, et ne dédaigne pas de goûter à sa liqueur artisanale.

Oui, Aydın a tout pour lui en apparence. Mais la belle mécanique de sa vie va se gripper à l’occasion d’une vitre cassée. Cette vitre, c’est celle de sa voiture, atteinte par le projectile d’un enfant dont il a fait saisir la famille à cause d’arriérés de loyer. La confrontation qui s’ensuit entre son employé et le père du gamin va déclencher une suite d’événements qui vont le faire changer de perspective sur une vie qu’il croyait bien réglée.

Nuri Bilge Ceylan a du talent, il faut le reconnaître. Si les premiers plans, magnifiques, de ce petit coin de Cappadoce où se déroule l’action laissent présager un film aux extérieurs somptueux, il arrive à en priver le spectateur presque immédiatement pour privilégier l’intimité des dialogues et une réalisation au couteau faite de champs et contrechamps. Tout comme la respectabilité d’Aydın en prendra vite un coup au fur et à mesure qu’on découvre le personnage et son complexe de supériorité maladroit (il n’a pas eu la Palme, lui…). Quelques respirations en extérieur, comme cette scène de capture d’un cheval sauvage ou une virée à la chasse, font passer la pilule sans difficulté. On ne s’ennuie pas pendant les trois heures et seize minutes que dure ce septième long métrage du réalisateur turc.

Cependant, l’habileté seule ne peut rendre un film inoubliable. A la longue, la virtuosité des dialogues prend un caractère verbeux et les relations tendues entre mari et femme ou entre frère et soeur, peu à peu dévoilées, ne parviennent pas à piquer la curiosité. Qu’est-ce qui a bien pu se passer entre Aydın et Nihal pour qu’une telle tension persiste ? La réponse n’est qu’esquissée et, franchement, ça n’est guère frustrant. On assiste en somme à un spectacle d’une rigoureuse beauté formelle, sans parvenir à ressentir une véritable empathie pour les personnages, pourtant joués avec conviction, voire brio (mention spéciale pour l’imam obséquieux incarné par Serhat Kılıç). Ce qui pourrait être une représentation théâtrale magistrale, en hommage à Tchékov que le réalisateur cite à l’envi comme source d’inspiration, se perd et se dilue sur un grand écran qui réclame plus que du verbiage.

« Winter Sleep » est à ce jour le film du cinéaste qui a le mieux marché dans son pays : 250.000 spectateurs turcs… sur une population de 74 millions d’habitants. Le film est donc délibérément formaté pour le festival de Cannes et un public international « averti » ; d’où sa récompense suprême sur la Croisette, acclamée par une certaine critique qui multiplie les références élogieuses à Antonioni, Angelopoulos ou Bergman. Une récompense suprême qui sonne quelque peu le glas de son authenticité… On pardonnera donc aisément à ceux qui, n’étant pas cinéphiles purs et durs, feront l’impasse sur le pinacle du cru cannois 2014.

A l’Utopia.


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