ART CONTEMPORAIN: Politiques du corps

La saison 2014-2015 démarre sur les chapeaux de roues pour l’artiste belgo-luxembourgeoise Aline Bouvy, avec l’inauguration de sa sculpture « D’Heemechtshand » à Ettelbruck et une exposition dans la capitale.

L’artiste belgo-luxembourgeoise Aline Bouvy a le vent en poupe en ce moment au grand-duché.

Installée sur une des chaises de la terrasse du café attenant au Musée d’histoire de la Ville de Luxembourg, Aline Bouvy est peut-être en manque de clopes, mais pas d’inspiration. Jonglant entre montages d’expos, vernissages et inaugurations, cette artiste, d’origine belge mais qui a passé une bonne partie de son enfance et adolescence au grand-duché, a en effet deux grands rendez-vous avec la scène culturelle locale. D’un côté l’inauguration de la sculpture « D’Heemechtshand », ce weekend à Ettelbruck, dans le cadre du 150e anniversaire de la « Heemecht » – l’hymne national donc. Et de l’autre sa première exposition monographique, « Politics of Intimacy », à la galerie Nosbaum & Reding, dont le vernissage aura lieu jeudi prochain.

Aline Bouvy est une de ces artistes dont le choix de vie s’est fait déjà très tôt. « Adolescente difficile », comme elle se décrit elle-même, elle a fui le système scolaire classique pour s’inscrire au lycée Saint-Luc à Liège. Elle y a construit sa « petite base artistique ». Mais ce n’est qu’après qu’une question essentielle s’est posée : « Est-ce que je continue une éducation artistique ou pas ? Avec la pression parentale je me suis d’abord inscrite à l’université en philologie germanique. Mais cela me pesait, car ce n’était pas ce que je voulais. Et puis j’ai entendu parler de l’Ecole de recherche graphique à Bruxelles, fondée dans les années 1970 par le philosophe belge Thierry de Duve. »

« La question de la réussite ou non ne se pose pas. »

La spécialité de cette école est qu’elle n’enseigne pas un médium spécifique. Au contraire, les étudiants sont invités à développer leur propre démarche, leur pratique artistique personnelle. « Ce n’est que par après qu’on nous a appris à manier les médiums avec lesquels nous voulions travailler, ou qu’on nous a même incités à les inventer nous-mêmes. » L’autre spécificité de cette école est que les professeurs sont tous des artistes actifs : « Cela déteint sur la façon dont l’art est enseigné. On misait beaucoup sur le dialogue, sur la conversation et le débat d’idées. C’est une école qui enseigne avant tout la prise de conscience de la place de l’artiste dans la société, et qui nous invite à prendre position. Ce n’est qu’après qu’on peut développer des projets. »

Pour Bouvy, les années passées à l’Ecole de recherche graphique l’ont surtout mise en contact avec le monde de l’art contemporain : « Avant, mes références étaient tout à fait différentes et c’était une vraie découverte des possibilités. Cette explosion des possibles était très libératrice et m’a conduite à une réflexion profonde. La question de la réussite ou non ne se pose pas. C’est plutôt la recherche d’une attitude et la recherche de moyens – et de l’économie de moyens – qu’on met en oeuvre. Des moyens pour trouver comment donner des réponses à des questions sociétales. »

Se voit-elle comme une artiste politique ? « Pas à proprement parler. Mais je pense qu’être artiste est politique d’office. Tout artiste qui s’engage dans son travail s’y engage aussi de façon politique. Avoir une position qui ne touche qu’à l’art proprement dit, avec toute l’antinormativité qui va avec, engendre aussi une prise de position politique. Et parfois je trouve certains travaux d’artistes soi-disant `politiques‘ bien moins politiques que ceux de personnes qui ne se définissent pas ainsi. Le politique, c’est une action sur le monde avec comme objectif de changer certaines choses. L’objet artistique est aussi une action sur un environnement, un spectateur qui peut également engendrer un changement, même s’il n’est que d’ordre émotionnel ou affectif. Même le formalisme extrême peut porter une position politique. » Ceci explique aussi son positionnement en tant que femme dans le business artistique. Même si son art n’est pas explicitement féministe, elle ne nie pas qu’être une femme dans le microcosme de l’art peut être difficile : « Il existe toujours des clichés. Si j’étais un artiste masculin qui a la quarantaine, se bourre la gueule tous les soirs et sort avec des filles beaucoup plus jeunes, personne n’y verrait d’inconvénient. Mais en tant que femme, c’est beaucoup plus difficile. »

« Tout artiste qui s’engage dans son travail s’y engage aussi de façon politique. »

Dans le travail d’Aline Bouvy, on trouve certaines constantes : les notions de corps ou de tabou par exemple peuvent être vues comme des fils rouges. Pourtant, ce qui compte pour elle, c’est la continuité de la pensée. « Ce qui m’importe c’est de réfléchir à un rapport au monde à des niveaux qui sont peut-être les plus délicats. Ce peut être des choses comme des manières, des réactions, des pressions exercées par la société, aller chercher les points où ça coince. Des choses qui ont aussi à voir avec le bagage socioculturel. »

Quant à la notion de corporalité, elle prévaut dans le travail d’Aline Bouvy. Avec avant tout son corps à elle. « J’ai mes mains devant moi, c’est avec mon corps que je ressens. Donc c’est lui que je mets en scène. N’empêche que je ne définirais pas ma démarche comme étant du `body art‘ par exemple. Je ne fais pas dans le performatif, ni dans l’explicitement interactif, puisque je considère que chaque oeuvre d’art est interactive en elle-même. Ce qui m’intéresse aussi, c’est que le corps est l’intermédiaire entre le faire et la pensée. Donc faire réagir le corps c’est quelque chose qui m’intéresse. » Comme par exemple dans sa nouvelle exposition à la galerie Nosbaum & Reding, « Politics of Intimacy », où elle l’utilise comme une « machine résonnante » à travers un dispositif émettant des ultrabasses, que l’oreille ne peut percevoir mais que le corps ressent forcément. « L’idée était de mettre le spectateur dans une sorte d’état second, proche de ceux provoqués par la drogue ou la méditation. Et de l’y laisser. » Car Bouvy, on l’aura compris, n’est pas une de ces artistes qui donnent des indications explicites au spectateur. Au contraire, pour elle, ce qui importe c’est que le spectateur soit confronté seul à ses pièces et qu’il s’y découvre lui-même. Une sorte d’émancipation forcée si l’on veut.

Pour la « Heemechtshand », pourtant, elle a un peu changé sa procédure. Vu que normalement elle ne participe pas à ce type de concours, elle a été la première étonnée quand la commune d’Ettelbruck lui a fait savoir que son projet avait été retenu. « J’avais vu les autres propositions, dont certaines étaient déjà coulées dans le bronze. Alors je me disais qu’avec ma maquette vite faite je n’aurais aucune chance. » Mais c’est peut-être la démarche d’Aline Bouvy qui a plu aux responsables communaux : « Ce qui m’a impressionnée, c’est que quand, il y a 150 ans, l’hymne national a été présenté, il a été chanté a cappella par 550 personnes. Je voulais absolument inclure ce fait dans le monument, et c’est de là qu’est née l’idée des moulages de bouches. » Des moulages qui ont été faits sur des modèles de citoyens de la ville d’Ettelbruck, qui se sont présentés dans trois ateliers organisés par l’artiste. « C’était intéressant, car il y avait de tout : des vieux résistants, pour qui cette chanson revêt toujours une signification particulière, des jeunes couples, des enfants… » Même si l’idée initiale de mouler exactement 550 bouches a dû être abandonnée en cours de route pour, entre autres, des raisons de stabilité du monument, l’idée de rendre hommage à cette première présentation de l’hymne luxembourgeois est toujours aussi présente. Certes, Aline Bouvy a dû essuyer certaines critiques par rapport à la pertinence d’un monument national, et donc forcément nationaliste, fait par une artiste contemporaine. Mais cela lui importe peu, vu que dans sa démarche la dimension nationaliste ne prend aucune place. Et c’est même peut-être cela qui après tout est aussi une déclaration politique. Ce qu’il fallait démontrer.


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