INSTALLATIONS: Women to Go

La nouvelle galerie Krome à Luxembourg démarre sur les chapeaux de roues avec une série d’expositions appelées « In Dialogue ». Pour la première édition, les artistes Mathilde ter Heijne et Marina Abramovic se sont prêtées à l’exercice.

Femme presque invisible : «The Invisible Hero » de 2005.

Quand une des représentantes les plus importantes de l’art corporel rencontre une artiste vidéaste et multicartes engagée, on s’attend à du spectaculaire. Pourtant, l’exposition « Mathilde ter Heijne in Dialogue with Marina Abramovic » fait une impression plutôt discrète à première vue.

La grande salle du rez-de-chaussée de la galerie Krome – anciennement Beaumont – comporte ainsi une installation de ter Heijne datant de 2005. Baptisée « Woman To Go », elle est composée de plusieurs stands de cartes postales – qu’on peut donc aussi empocher. A l’avant des cartes se trouvent des portraits de femmes anonymes datant de la fin du 19e et du début du 20e siècle (1839-1920) ; on y trouve beaucoup de femmes originaires de régions exotiques, comme l’Afrique ou l’Indonésie, mais aussi venant de nos latitudes. De l’autre côté, l’artiste a fait imprimer des biographies de femmes réelles, des scientifiques reconnues et des artistes de la même époque – mais qui n’avaient pas eu droit à un portrait de leur vivant. En associant ces images et biographies, ter Heijne joue sur la fictionnalité de l’identité – qui de toute façon n’est que narration et montre en même temps ses limites. Le tout bien sûr en mettant l’accent sur la disparité des genres dans les deux cas : les femmes indigènes anonymes parce que les photographes n’ont même pas pris le soin de noter leurs noms, les femmes reconnues parce que personne ne s’est soucié de tirer leur portrait.

Dans la cave, le spectateur peut explorer trois travaux vidéo de Mathilde ter Heijne – qui déjà pour commencer présentent tous l’avantage de ne pas durer une éternité. La plus récente s’appelle « Lament », date de 2013 et est le fruit d’un workshop en Finlande sur les chants de lamentation presque oubliés de la Carélie, auquel l’artiste a participé en 2010. Les images d’archives de femmes caréliennes arborant leurs costumes traditionnels en chantant y sont juxtaposées à celles d’une reconstitution d’un mariage carélien traditionnel, dans un surprenant mélange. Le tout sur un fond sonore mélangeant expérimentations et chants anciens apportés par l’artiste finlandais Pirkko Fihlmann. Encore une fois, ter Heijne travaille en accumulant diverses couches sémantiques opposées dans une seule oeuvre. Le résultat est une vidéo de 2 minutes et 30 secondes qui laisse autant perplexe qu’elle suscite l’empathie – en d’autres mots, c’est assez fort.

L’empathie, voire la pitié du spectateur sont aussi mises à rude épreuve par la vidéo suivante, « The Invisible Hero » (2005). On y voit l’artiste en personne, emprisonnée dans une pièce constituée de briques rouges. Presque invisible au début, son corps s’affiche à mesure qu’elle se heurte aux murs. Pour ainsi dire, elle ne devient visible que grâce à ses blessures, de plus en plus sanglantes. Encore une fois le contraste : plus la victime se blesse, plus elle devient visible – une dénonciation des pratiques médiatiques violentes de notre époque.

« No Depression in Heaven » (2006), le troisième projet, évoque lui aussi des clichés féminins. Dans le film, tourné dans un décor fait de plaques de verre peint, deux femmes s’affrontent. L’une belle, riche et bourgeoise qui se balade dans un beau salon tandis que l’autre croupit au sous-sol. Leur seul point commun est qu’elles sont toutes les deux armées d’un revolver…

Le travail de Mathilde ter Heijne est marquant tant par ses modes d’expression que par les questions qu’il soulève – même s’il ne laisse pas beaucoup d’espace à l’interprétation. Pourtant, on se demande en sortant de l’exposition où était le dialogue avec Marina Abramovic – en fin de compte celle-ci n’est représentée que par une série de photos, qui certes accompagnent très bien le travail de Mathilde ter Heijne, mais sans plus. Surtout que, comme nous l’avons remarqué, l’art de cette dernière est assez puissant pour être le sujet d’une exposition monographique. En tout cas, voilà une piste de réflexion pour la galerie et ses futures expositions « In Dialogue ».

Jusqu’au 31 janvier 2015


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