Eau du robinet et cacahuètes

Acteur culturel multicartes depuis des décennies, Robert Garcia connaît les aléas et les enjeux de la politique culturelle. Dans cet entretien avec le woxx, il exprime avant tout son immense ras-le-bol dû aux décideurs politiques du moment.

Clap de fin: Robert Garcia – Roga pour les intimes – a façonné le paysage culturel luxembourgeois depuis des décennies. Pourtant, le coordinateur de l’année culturelle 2007 et actuel patron du Carré Rotondes se prononce de façon plutôt amère sur la manière dont la politique luxembourgeoise perçoit la culture. (Photo : woxx)

POLITIQUE CULTURELLE

woxx : Quelle a été votre influence lors de l’écriture du chapitre dédié à la culture dans le programme de la coalition bleu-rouge-vert ?

Robert Garcia : Pas vraiment importante. J’ai été appelé en dernière minute par les Verts dans une session de négociations, qui a duré une heure plus ou moins. J’ai donc juste ajouté quelques détails à certains points comme le plan de développement culturel et bien sûr les Rotondes. En tout, mon influence a donc été plutôt marginale. Mais, un an après, je constate que des ambitions essentielles de la nouvelle politique culturelle n’ont pas été atteintes : notamment l’Institut du temps présent – qui a changé d’affectation – et le fameux plan de développement culturel qui a été reporté aux calendes grecques.

Est-ce que la politique culturelle pratiquée par Maggy Nagel a un autre objectif qu’économiser et rentabiliser ?

C’est une question de principe : ou bien on dit que la culture n’est qu’un divertissement, ou bien elle représente une partie intégrante du budget et devient normative pour le développement de la société. Ensuite on décide de la part de la culture dans le budget – un peu comme avec la coopération, où le pourcent consacré à l’aide au développement est vu comme un choix de société : un choix important pour un Etat dépendant de sa place financière, qui pour contrebalancer cette image choisit d’être sympathique avec les ONG de ce secteur. Histoire de compenser un peu tout l’argent qu’on prend au Tiers Monde à travers le secteur financier. Pour la culture, c’est la même chose. Regardez la France, où même sous Sarkozy on a toujours veillé à ce qu’elle ne soit jamais en reste. Ce qui a certes conduit à des mesures d’austérité, mais tout compte fait la culture reste primordiale dans la politique française. Au Luxembourg, la culture n’est un facteur important que depuis 1995, et je n’ai pas l’impression qu’elle soit perçue comme un facteur sociétal – du moins depuis la sortie d’Erna Hennicot-Schoepges. Après, je crois qu’on s’est plutôt dit : on a hérité de ces infrastructures et il faudra faire avec, sans pour autant reconnaître l’importance de la culture au-delà du divertissement et de l’événementiel.

Ce manque de reconnaissance, comment se manifeste-t-il ?

Pour rester sur le sujet du CarréRotondes : tout le monde dit approuver notre travail avec avec les jeunes. Alors que je crois plutôt qu’ils s’en foutent globalement. La politique n’a ni une vision sociétale, ni une vision utilitariste de la culture. Pourtant, du côté du DP, on aurait au moins pu s’attendre à cette dernière. Ils auraient pu se dire : en confrontant les enfants dès le plus jeune âge à la culture, on stimule leur créativité et on change leur façon de voir le monde. Puis, quand ils seront grands, ils laisseront s’exprimer cette créativité dans leur profession ; peut-être fonderont-ils des start-up, ou du moins rêveront-ils d’autre chose que de devenir fonctionnaires. Des socialistes et des Verts, je me serais aussi attendu à ce qu’ils perçoivent la culture comme une composante de l’éducation à la citoyenneté. Mais il n’en est presque rien chez eux non plus. Ça, c’est ce qui m’effraie le plus. Et ce n’est pas une histoire de budget. On pourrait l’augmenter encore pour construire une cathédrale culturelle de plus que ça ne nous avancerait à rien. Je ne vois aucune vision en ce moment, mis à part le plan de développement culturel qui a disparu du radar.

Les choses seraient meilleures si les Verts avaient obtenu le ministère de la Culture ?

Je ne crois pas. Je suis désolé, mais lorsque je lis dans un programme électoral pour les communales rédigé par les Verts de la Ville de Luxembourg que les Rotondes devraient être utilisées pour un marché – ce que disaient aussi les socialistes et les libéraux, seul le CSV voulait que cet endroit reste dédié à la jeunesse -, je me pose des questions, surtout en tant qu’ancien Vert qui depuis des décennies s’investit dans l’éducation culturelle de la jeunesse. Mais, en général, je ne me fais plus aucune illusion sur ce thème, indépendamment du parti au pouvoir. La culture vient toujours en dernier lors de la distribution des ministères. C’était le cas pour Octavie Modert et pour Maggy Nagel – et cela en dit long.

« Ou bien on dit que la culture n’est qu’un divertissement, ou bien elle représente une partie intégrante du budget et devient normative pour le développement de la société. »

Il y a tout de même une différence entre ne rien faire comme Modert et travailler au bulldozer comme Nagel.

Oui, même si certaines idées sont plutôt passables. Comme les conventions : tout un chacun savait qu’il y avait des associations qui disposaient de sommes énormes, voire disproportionnées, année après année, sans jamais devoir se justifier. Mais c’est la procédure qui fait mal : premièrement, il faut parler aux gens, et deuxièmement, il faut leur donner des délais raisonnables qui ne mettent pas en péril leur programmation. Mais bon, je devine déjà comment ça va se terminer : les décisions seront prises en mars, ce sera trop tard pour les appliquer à tout le monde, il y aura un moratoire et, en 2016, ce sera la catastrophe pour certains.

Les Rotondes ne sont pas victimes de cette politique, vu que l’asbl sera dissoute et qu’elles deviendront un établissement public. Pourtant, le budget que le ministère veut vous allouer n’est pas suffisant…

Oui, que la convention avec le Carré Rotondes serait résiliée, nous le savions. Et nous allons dissoudre l’asbl en conséquence. Mais la dotation initiale des Rotondes – en tant qu’établissement public – n’est pas suffisante pour faire tourner ces lieux beaucoup plus grands que ceux que nous louons actuellement à Paul Wurth. Ce qui fait que, finalement, je serai forcé de couper dans le budget de la programmation. Certes, celui-ci – 630.000 euros – est particulièrement élevé en comparaison avec d’autres institutions, où une trop grande partie de l’argent de l’Etat doit partir dans le chauffage ou les frais de gestion. Pourtant, ce qui est grotesque, c’est que l’année prochaine je serai à la tête d’une institution culturelle mieux équipée, avec plus de salles mais avec moins de spectacles que le Carré Rotondes. Même si, à proprement parler, ce n’est pas une réduction budgétaire. Soit dit en passant, si mon personnel était rémunéré au niveau des salaires des employés publics, j’aurais encore 200.000 au lieu des 630.000 pour la programmation ! Je ne vais pas blâmer la politique, mais c’est un fait que j’ai répété depuis cinq ans, c’est donc une question liée à l’administration en place. Ni le ministère de la Culture, ni l’Inspection des finances n’ont bien lu mon budget. Ce n’est donc pas la faute de Maggy Nagel.

« Si à 59 ans et demi je dois encore batailler pour obtenir un tube néon de plus, je trouve cela humiliant. »

La communication avec le ministère reste erratique ?

Oui, mais cela ne me touche plus. Dans un an et demi j’arrête de toute façon. Parce que j’en ai ras le bol. Je vais encore inaugurer les Rotondes, distribuer de l’eau du robinet et des cacahuètes pour l’ouverture, et après je prendrai la porte de sortie.

Pourquoi ce geste radical ?

Toute ma vie j’ai monté des initiatives – comme le GréngeSpoun, le woxx, Radio Ara, une librairie et des ONG – avec peu d’argent. Et si à 59 ans et demi je dois encore batailler pour obtenir un tube néon de plus, je trouve cela humiliant. Il y a eu trop de déceptions, mais je ne vais en citer que trois qui ont été particulièrement déterminantes. A commencer par l’année culturelle 2007 : vu qu’on a été particulièrement sévères avec les gens qui voulaient profiter d’une façon exagérée de nos fonds, et que nous sommes donc restés économes avec le denier public, il nous restait deux millions d’euros de surplus à la fin. J’ai donc proposé à Jean-Claude Juncker d’en faire un fonds pour promouvoir de jeunes artistes. Juncker était d’accord. A la fin, cet argent a tout de même été intégralement reversé dans le budget de l’Etat, même pas dans celui de la Culture. Une belle récompense pour quelqu’un qui travaille sérieusement avec ses budgets – et qui se retrouve avec rien. La deuxième déception se produisit pendant l’année de la crise, 2009. On avait un budget de 23 millions d’euros pour finir le projet des Rotondes. Prévoyant, je me suis appliqué à le réduire à 17 millions. Seulement, en ouvrant le budget en octobre de cette année-là, je découvre que rien du tout n’était prévu ! Mais le pire est que, en mai, Octavie Modert m’avait demandé de venir travailler à temps partiel dans son ministère, vu que pour les Rotondes tout roulerait. Alors que c’est vers cette période que le Conseil de gouvernement a décidé de mettre notre budget à zéro – ce qui fait que, pendant cinq mois, on nous a laissés, toute mon équipe et moi, dans l’ignorance la plus totale. En même temps, pendant ces cinq mois, nous avons travaillé sur les prévisions budgétaires, sans que jamais quelqu’un nous prévienne des plans du gouvernement. Je ne l’ai appris que par hasard par Claude Wiseler, qui s’était pointé au Carré Rotondes pour une table ronde. C’est prendre les gens pour des cons. Et si je n’avais pas eu la pression de Paul Wurth pour qu’on déménage enfin, je serais encore au CarréRotondes pour les dix ans à venir. Enfin, la troisième déception, c’est le budget des Rotondes que j’ai évoqué précédemment – un budget qui a été unanimement voté par notre conseil d’administration! Si j’avais encore 30 ans, ce serait autre chose. Mais toutes les expériences cumulées démontrent tout simplement que le fait culturel – et surtout celui de l’éducation à la culture – n’est pas valorisé. Et les officiels peuvent dire ce qu’ils veulent, surtout le dimanche. C’est un fait, et c’est pourquoi j’arrête.


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