ABEL FERRARA: Rideau sur un monstre sacré

Avec « Pasolini », Abel Ferrara retrace la dernière journée – et évoque les dernières oeuvres – de l’écrivain, cinéaste et agitateur Pier Paolo Pasolini.

Torturé à souhait, avec un jeu intelligent et sobre, il incarne Pasolini à merveille : Willem Dafoe.

C’est sur une plage près de Rome que Pier Paolo Pasolini a trouvé la mort. Roué de coups de bâton, il est ensuite écrasé avec sa propre voiture. C’est un jeune homme âgé de 17 ans qui passe aux aveux et déclare l’avoir assassiné ? mais, jusqu’à aujourd’hui, les circonstances exactes et les éventuels commanditaires du meurtre restent inconnus.

Des ennemis, Pasolini en avait assez. Ami des habitants des quartiers pauvres de Rome, attiré par le « milieu », gauchiste, fervent critique du mouvement soixante-huitard et exclu du Parti communiste italien, homosexuel, ennemi déclaré de la bourgeoisie… il avait toutes les qualités pour connaître une fin tragique tôt ou tard.

Dans un appartement de Rome, un homme se réveille dans son lit aux premières lueurs du soleil. Il se lève, boit son café et lit son journal. Après un déjeuner en famille – l’homme vit toujours chez sa mère – il va jouer au football avec des jeunes du quartier, avant de recevoir un journaliste pour une interview. Une journée ordinaire, ce premier novembre 1975. Mais l’homme est un écrivain italien majeur du 20e siècle, également poète, essayiste, scénariste et un réalisateur qui compte. Son nom est – vous l’aurez compris – Pier Paolo Pasolini, et le premier novembre 1975 n’est pas n’importe quelle journée. C’est sa dernière.

Une fois l’interview donnée, Pasolini va manger, en compagnie de son acteur fétiche, « Ninetto » Davoli, à qui il explique son prochain projet. Puis il se retrouve dans un bar, où il fait la connaissance d’un jeune prostitué. Il lui propose d’aller faire un tour à la plage d’Ostie, près de Rome.

C’est entre fiction et documentaire qu’Abel Ferrara, réalisateur entre autres de « 4:44 Last Day on Earth » – décidément, il a un faible pour les derniers jours -, de « The King of New York » et du très controversé « Welcome to New York », transposition de la fameuse « affaire DSK », a décidé de placer « Pasolini ». Les scènes de la dernière journée de l’éternel rebelle sont mêlées à des bribes de mise en scène de passages de « Pétrole », dernier roman inachevé, et de « Porno-Teo-Kolossal », dernier scénario non tourné de Pasolini. Quelquefois compliqué à suivre, ce mélange a le mérite de donner l’image la plus complète possible du trublion italien. Et puis cela reflète de façon parfaite la personnalité, ou plutôt les personnalités de cet homme aux multiples facettes.

Ce qu’était « Ninetto » à Pasolini – il apparaît d’ailleurs dans le film -, Willem Dafoe l’est à Ferrara. C’est en effet la quatrième collaboration des deux artistes et, il faut le dire, l’acteur américain prouve qu’il était une fois encore le bon choix. Torturé à souhait, avec un jeu intelligent et sobre, il incarne Pasolini à merveille.

Abel Ferrara signe ici un film majeur et redonne en même temps vie à l’oeuvre riche et éclectique d’une des figures les plus médiatiques et controversées de l’Italie du siècle dernier. A voir absolument.

A l’Utopia.


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