PRISON: La mauvaise réputation

Déjà connu pour ses sculptures et sa grande gueule, Guy Peiffer, probablement le taulard le plus médiatique du Luxembourg, vient de recouvrer sa liberté. Il se lance, avec un bouquin et une association, pour réinsérer ceux que notre pays laisse toujours pourrir derrière les barreaux.

Aujourd’hui un
homme libre et engagé :
Guy Peiffer.

Vingt-quatre ans à Schrassig, c’est beaucoup de temps pour se forger des idées. Et d’idées, Guy Peiffer en regorge. En l’écoutant parler, en le voyant gesticuler, on a l’impression qu’il veut faire mille choses à la fois. Que maintenant qu’il a recouvré la liberté le temps s’écoule trop vite et qu’il doit absolument agir en permanence pour que les heures ne lui coulent pas entre les doigts. C’est que, en prison, le temps ne s’écoule sûrement pas de la même façon, qu’il ressemble plutôt à de la cire molle qu’on ne peut que difficilement décoller de ses mains.

Pour quelqu’un qui n’a pas cessé de crier son innocence pendant toutes ces années et qui a fini par trouver des alliés qui l’ont aidé à sortir de taule, la liberté a aussi un petit goût de revanche. Revanche contre un système judiciaire qui n’a toujours vu en lui que le coupable idéal – et qui n’a pas voulu revenir sur ses décisions, quitte à obstruer une éventuelle reprise de son procès. Toutefois, Peiffer le dit très clairement : « Il ne s’agit pas de savoir si je suis coupable ou non. Nous sommes dans un Etat de droit, et dans celui-là, même un inculpé a des droits. Du moins en théorie, car les miens ont été piétinés en permanence. C’est pourquoi je veux un nouveau procès », raconte-t-il, assis à sa table dans son petit logement social situé au Pfaffenthal, où il vit depuis la levée d’écrou.

Il doit être sûr de son coup, s’il demande à repasser devant la même justice qui l’a tant dénigré par le passé – surtout au cas où cette même justice n’aurait pas changé et le renvoie derrière les barreaux. Car voilà, l’itinéraire de Guy Peiffer, qu’il relate dans son livre « Jamais je n’ai tué », est celui d’une personne qui dès le début n’a pas eu les mêmes chances, n’a pas été traité de la même façon que les autres par la société, la police et la justice. Cela commence dès sa naissance, dans une famille qui prétend être normale mais qui ne l’est pas : ce n’est qu’arrivé à l’âge de l’adolescence qu’on lui apprend la vérité, que les gens qu’il croyait être ses parents étaient en réalité ses grands-parents et que sa mère, indigne aux yeux de ceux qui l’ont finalement élevé, a dû l’abandonner.

Ce n’est qu’à ce moment qu’il se met à comprendre certains épisodes de son enfance, comme le portefeuille volé de son maître d’école et l’accusation portée à son encontre, dont il n’a pas pu se défaire malgré toutes ses protestations. A partir de là, la série noire continue pour Peiffer, d’une histoire de voiture empruntée dont on l’accuse du vol qui lui vaudra une première brève incarcération, en passant par l’accusation de proxénétisme dont il ne peut se défaire malgré les témoignages en sa faveur de la part de la principale intéressée, jusqu’au grand final où la justice lui fait endosser deux meurtres commandités, dont il se dit innocent.

Malgré la rétractation de Roland Nilles, qui avait avoué – sous la menace des policiers et du juge d’instruction Prosper Klein – avoir commandité les assassinats de Gamabarini et Arzenevisch, malgré une reconstitution ratée à laquelle Peiffer n’a même pas été convié, malgré des alibis et des témoignages en sa faveur qui disparaissent des documents officiels, Peiffer est condamné à vie pour ces crimes. Pourquoi, peut-on se demander ? Parce que les faits se sont déroulés dans un milieu sombre, celui des cabarets et de la drogue, où malfrats et notables se rencontrent la nuit ? Parce que, si on avait creusé un peu plus loin et plus profond, on serait forcément tombé sur des personnes issues de « bonnes familles » ? Guy Peiffer est, selon lui, justement une victime de cet establishment qui, pour se protéger, ne rechignerait pas à envoyer un innocent en prison.

Une victime de l’establishment

Pourtant, toute la haine que la justice lui a crachée au visage ne l’a pas brisé. En prison, il commence à s’exprimer par ses poteries et par ses lettres à la société : journaux, avocats et associations. Et il finit par se faire entendre par une drôle de trinité : Claude Frisoni, l’ancien directeur du Centre culturel de rencontre Abbaye de Neumünster, l’ex-vicaire Mathias Schiltz et Serge Kollwelter, le fondateur de l’Asti. Tous trois vont oeuvrer pour qu’il dispose d’abord d’un atelier à Neumünster – là où se situait sa première prison, ironie du sort – et finalement pour sa remise en liberté.

Une liberté d’abord difficile à endurer : « Les premiers jours, j’ai dormi sur le matelas que j’avais emporté de la prison. J’avais apporté de la bouffe de là-bas aussi, et je m’alimentais au Cent Buttek », raconte Peiffer. Une leçon d’humilité de plus et une raison également pour remettre les pieds sur terre. C’est aussi le but de son association « Second Chance », avec laquelle il veut aider d’anciens détenus à se resocialiser – et qui mieux que lui pour bâtir une telle association, pour faire en somme le boulot que l’Etat néglige depuis toujours ? Car selon lui : « La prison fabrique des cas sociaux. Le détenu est méprisé à longueur de journée. J’ai connu des gens qui ont régressé derrière les barreaux, j’ai vu des gens qui se sont suicidés – après avoir demandé de l’aide. L’Etat ne prend pas ses responsabilités vis-à-vis du crime. Pour les drogués non plus, il n’y a pas de vrai suivi. C’est pourquoi les drogues entrent si facilement en prison : c’est pour garder la paix sociale dans l’univers carcéral. »

Il y a donc du pain sur la planche. Une des idées de Guy Peiffer est d’employer des ex-détenus dans une firme qui retaperait des logements vides appartenant à l’Etat ou aux communes. Mais la construction de logements sociaux est aussi dans son viseur. Ce qu’il veut le plus clairement, c’est se refaire une santé et cesser de dépendre des autres qui l’ont aidé pendant longtemps. En fait, c’est un paradoxe : un ancien taulard qui, en quelque sorte, veut commencer à payer sa dette envers la société, alors qu’il est sorti de prison. Pour cela, il fait comme à son habitude : il envoie des lettres, des mails, interpelle les officiels, comme le Fonds du logement ou le ministre de la Justice – avec lequel il a fini par avoir un rendez-vous. Peut-être pourra-t-il le conseiller sur la réforme pénale à venir, car il est toujours mieux d’avoir l’avis de quelqu’un qui connaît le système de l’intérieur, qui a vécu l’incarcération.

Pourtant, ce n’est pas le seul volet de « Second Chance » – Peiffer prévoit également d’aller parler dans les écoles et d’offrir un accompagnement pour les démarches administratives à ceux qui ne s’en sortent pas dans le système carcéral.

Après tant d’années et d’âpres batailles, l’ex-détenu n’en est pourtant qu’à la première étape de son rétablissement personnel : à côté des sculptures et de ses engagements multiples, il doit surtout réapprendre à vivre en liberté et à se libérer de la prison dans sa tête. Mais ça, c’est pour après…

« Jamais je n’ai tué », éditions France Libris, peut être commandé auprès de Guy Peiffer (guy.peiffer@yahoo.com), les libraires ayant refusé de le mettre dans leurs vitrines.


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