SYNDICATS: L’homme de terrain

Elu à la tête du Landesverband le 31 janvier, Jean-Claude Thümmel prend la relève de Guy Greivelding. Et fait basculer son syndicat un peu plus à gauche.

Né en 1959, Jean-Claude Thümmel habite Bascharage depuis toujours. Avant de devenir président du Landesverband, il a travaillé sur le terrain pendant de longues années.

Jean-Claude Thümmel est un travailleur. Avec sa chemise à carreaux, manches courtes, les deux derniers boutons ouverts, avec son jean et ses cheveux gris courts, sa barbe de trois jours et sa petite boucle d’oreille, avec sa carrure plutôt athlétique, c’est la première image qu`il donne. Souriant, la poignée de main déterminée, le « Minettsdapp » passe vite au tutoiement.

Né un 12 décembre 1959 à Pétange, le nouveau président du Landesverband est politisé très tôt. Si, du côté de sa mère, les hommes – son oncle, son parrain, ainsi que son grand-père – travaillaient aux CFL, son père, lui, était sidérurgiste. « Un militant de toujours, qui n`a jamais exercé de poste important, mais qui était toujours là quand il s’agissait de défendre les acquis de la classe ouvrière », résume-t-il à propos de l’engagement du père. Très jeune, le petit Jean-Claude se retrouve aux manifs du Premier Mai.

Après avoir arrêté les études au Lycée technique des arts et métiers alors qu`il était en dixième électrotechnique – « je me disais que là, ça suffisait » – Thümmel devient vite cheminot. « J`ai signé mon contrat aux CFL le premier mai 1978 », se rappelle-t-il. Comme si c`était une évidence, il entre au Landesverband une semaine plus tard. C`est un ami de la famille qui l`a recruté. Quand il est invité à participer à un séminaire organisé par les jeunesses de la FNCTTFEL, il n’hésite pas une seconde. « Ça m’a fasciné », explique-t-il. A l`époque, le secrétaire du Landesverband chargé de la jeunesse s’appelle François Bausch. « Fränz était déjà très politisé, et c`était un grand travailleur. » Leurs chemins se croiseront encore plus d`une fois et une amitié personnelle les lie encore jusqu’à ce jour.

« Quand je suis devenu secrétaire en 2008, devenir président n’était pas dans mes intentions. »

Jean-Claude Thümmel devient secrétaire de la section locale de la FNCTTFEL de Pétange, mais reste cheminot pendant de longues années. D’abord dans la construction des voies ferrées, puis dans le service de la manoeuvre. Si le syndicalisme est toujours une priorité dans sa vie, ce n`est qu`en 2007 qu`il décide de professionnaliser cet engagement. « Travail, militantisme au sein du syndicat, vie privée… ça commençait à faire beaucoup », explique-t-il. « Il fallait faire un choix. »

Car à côté de son engagement et de son travail, Jean-Claude Thümmel a un passe-temps qui, en effet, prend du temps : il adore voyager, loin de préférence. Son dernier séjour à l’étranger, dont il garde de bons souvenirs, a été en Nouvelle-Zélande. « Un pays où ils ont fait beaucoup de mauvaises expériences avec la privatisation des services publics, notamment les chemins de fer », sourit-il. Tous les voyages ne l’emmènent pas aussi loin : « Un endroit que j’aime beaucoup aussi, c’est le Pays basque », dit-il, avant d’expliquer que peu importe la destination, l’important pour lui est de voyager. « Je sais que mon empreinte écologique ne doit pas être la meilleure à cause de mes voyages en avion », avoue-t-il cependant. Pour compenser, il arrive en bus au travail. Tous les matins, depuis Bascharage, où il habite depuis toujours.

« J`ai parlé de ma volonté de professionnaliser mon engagement à Nico Wennmacher, qui a été d`accord. » En 2008, il devient ainsi secrétaire administratif du secteur ferroviaire auprès du syndicat. En 2009, à l`occasion du congrès des 100 ans du Landesverband, il devient secrétaire central du secteur, avant d’en devenir le président en 2010. Lors du congrès statuaire de 2012, il est élu secrétaire général. « C’est là que je me suis rendu compte que j`allais probablement devenir le prochain président de mon syndicat. »

Elle est peut-être là, la grande différence entre son prédécesseur Guy Greivelding et Jean-Claude Thümmel : si le premier a été membre de l’exécutif du syndicat pendant 37 ans avant d’en devenir le président, Thümmel a toujours été un homme de terrain. « Quand je suis devenu secrétaire en 2008, devenir président n`était pas dans mes intentions. »

« Par principe, un syndicaliste n’est pas révolutionnaire. »

Il l`est pourtant devenu. Lors du congrès de la FNCTTFEL fin janvier 2015, il a été élu avec 76,41 pour cent des voix. Il était le seul candidat à la présidence. « Ce qui m`importe, ce n`est pas mon résultat personnel, mais le résultat de l’équipe », assure-t-il.

Historiquement, le Landesverband a fait partie de l’aile droite, non communiste du mouvement ouvrier (woxx 1027). Avec Nico Wennmacher, c’était l’aile gauche de la social-démocratie qui prenait les rênes. Si Guy Greivelding – qui n`était pas membre du LSAP – se plaçait en quelque sorte dans la continuité directe de son prédécesseur, avec l’élection de Thümmel, le Landesverband semble continuer son mouvement vers la gauche de l’échiquier politique.

Thümmel a été longtemps proche des mouvements anticapitalistes, notamment de la Ligue communiste révolutionnaire et du « Revolutionär sozialistesch Partei ». « Dans les années 1970 et 1980, j`étais proche des mouvements trotskistes », explique-t-il. « L’idée d’un modèle de société nouveau, d’une redistribution profonde, m’avait convaincu. » S’il garde toujours ses sympathies, les grands principes sont passés à l’arrière-plan : « Par principe, un syndicaliste n’est pas révolutionnaire. » Il fait de la realpolitik, sans toutefois perdre de vue l’objectif central : une société plus juste.

« Nos relations avec l’OGBL sont très bonnes », répond Jean-Claude Thümmel quand on lui demande son avis sur l’idée d’un syndicat unique. Il explique alors que, depuis 2011, Landesverband et OGBL sont liés par un contrat de coopération, destiné à délimiter les secteurs dont s’occupe l’un ou l’autre. « Il n’y a pas de concurrence entre les deux syndicats », affirme-t-il. Les élections pour la chambre professionnelle, qui se tiendront en mars, verront se présenter trois listes communes OGBL-FNCTTFEL. Le mot d’ordre sera « Landesverband an OGBL, eng staark Équipe ». Ou alors « OGBL a Landesverband, eng staark Équipe », les deux ne se sont pas encore mis d’accord. « Mais ça n’a pas d’importance, en fin de compte », sourit Thümmel, qui affirme vouloir renforcer la coopération avec le plus grand syndicat du pays. Sans toutefois renoncer aux structures et au nom du Landesverband. « Nous ne deviendrons pas une branche de l’OGBL », conclut-il.

Pour Jean-Claude Thümmel, l’unité des acteurs syndicaux est primordiale face à des adversaires – les « grands capitalistes » – qui agissent internationalement et qui sont de plus en plus forts. « Nous assistons à une redistribution du bas vers le haut énorme », estime-t-il. « Depuis le début de la crise en 2008, les gens sont tenus de se serrer la ceinture. Pourtant, nous voyons très bien que ça ne mène à rien. »

« Notre force n’est pas dans l’individualisme, mais dans la lutte collective. »

Si la situation actuelle est désastreuse, Thümmel estime qu’il y a encore de l’espoir : « De plus en plus de gens sont en train de prendre conscience de ce qui est en train de se passer. » Pour lui, la victoire de Syriza en Grèce peut changer la donne, du moins un peu. Car ce qui importe, selon lui, c’est de changer les rapports de force. « Notre force n’est pas dans l’individualisme, mais dans la lutte collective. »

Depuis son bureau, que tout le monde appelle « la bibliothèque » au syndicat – avant, c’en était une -, Jean-Claude Thümmel a la vue sur l’ancienne « Coopérative » et sur le logo de Cactus qui la décore maintenant. « La coopérative était gérée par quatre personnes, dont la plus jeune avait 72 ans », expose le président du Landesverband. « Nous n’avons pas trouvé de nouveaux volontaires qui auraient pu continuer à la gérer. »

Le Landesverband a-t-il un problème de vieillissement ? Pas vraiment, estime Thümmel. Pas plus que les autres syndicats, en tout cas. « Avant, sur dix nouveaux cheminots, sept rejoignaient le Verband et trois le Syprolux », révèle-t-il. « Aujourd’hui, il y en a peut-être trois qui prennent leur carte chez nous, et deux chez Syprolux. » Pour lui, une des priorités est d’investir davantage dans la jeunesse : « Nous pensons toujours que nous sommes restés jeunes, et peut-être est-ce vrai, finalement. Mais qu’est-ce que je vais raconter à un jeune avec mes cheveux gris ? » Des formations politiques et syndicales devront être organisées, et la « Verbandsjugend » réactivée. Les femmes aussi devraient jouer un rôle plus important dans le syndicat, estime le président : « Il nous faut plus de femmes, qui travaillent sur des sujets spécifiques aux femmes. »

« Il y a toujours un gagnant et un perdant. »

En tout cas, Jean-Claude Thümmel ne s’ennuiera pas. Plusieurs grands dossiers l’attendent dans les mois qui suivent : le quatrième paquet ferroviaire européen, le TTIP, le « Zukunftspak » – qu’il voit d’un mauvais oeil – ou encore la réforme de la fonction publique. Des dossiers que le syndicaliste connaît jusque dans les détails et dont l’évocation seule suffit pour qu’il s’enflamme.

Quand il s’agit de mener des négociations, celui qui, au sein du syndicat, est connu comme personne joviale et respectueuse, s’acharne. Il estime qu’un bon négociateur doit connaître ses dossiers sur le bout des doigts, afin de pouvoir réagir à tout. Il dit travailler avec tous les moyens lors des pourparlers. « Sauf tout ce qui est physique, bien sûr », sourit-il. Car pour Jean-Claude Thümmel, les solutions « win-win » n’existent pas. « Il y a toujours une partie qui sort avec le nez qui saigne », explique-t-il, « il y a toujours un gagnant et un perdant. » C’est que, pour Thümmel, il y a dans la société des intérêts antagonistes qui ne peuvent être réconciliés. Il y a d’un côté les intérêts de ceux qui possèdent. Et il y a, de l’autre côté, les intérêts de tous ceux qui travaillent pour subvenir à leurs besoins. Dans ce combat éternel, le nouveau président du Landesverband sait de quel côté il se trouve. C’est un travailleur, Jean-Claude Thümmel.


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