LITTÉRATURE: Éternel entre-deux

Nathalie Ronvaux est une artiste qui échappe aux clichés qu’on se fait de l’artiste littéraire luxembourgeoise typique. Et une femme qui (se) cherche en permanence – un portrait.

Nathalie Ronvaux est plutôt pessimiste sur le futur de la civilisation.

Sciences forensiques, vraiment ? Ce n’est qu’un des soubresauts de la carrière de Nathalie Ronvaux, mais s’imaginer cette femme aux yeux vifs et aux doigts un peu nerveux s’affairer avec un scalpel au-dessus d’un cadavre à la manière des « Experts Miami » est assez difficile. Et pourtant, ça aurait bien pu commencer comme ça. Si elle n’avait pas après une année d’études à l’université de Lausanne décidé d’aller plutôt faire une autopsie de l’être humain et de la société de façon plus générale et sans manier d’objets plus tranchants qu’un stylo ou un clavier.

C’est que cette Luxembourgeoise d’origine belge tient difficilement en place. Ainsi, après son détour par les morgues suisses, elle commence à travailler – pendant huit ans – pour la Chambre des métiers au Luxembourg, en tant que conseillère pour les petites et moyennes entreprises (PME). L’occasion pour elle de découvrir un monde qu’elle ne connaissait pas : « J’avais beaucoup de contact avec des gens très innovants. Dans le milieu des créateurs d’entreprises, il y a beaucoup de personnes absolument dingues, positivement parlant. J’en retiens que ce sont ces gens-là, les PME, qui font que le pays fonctionne, un fait qui reste malheureusement sous-estimé la plupart du temps. Et puis, oui, des patrons qui veillent au bien-être de leurs employés, ça existe, même s’il y en a aussi qui s’y intéressent moins. » Cette expérience à la Chambre des métiers lui a du moins appris à se méfier des clichés et des vérités toutes faites, un élément qu’on retrouvera plus tard dans ses créations littéraires.

Mais avant, mettant en pratique sa devise « quand une porte se ferme, il y en a une autre qui s’ouvre », Nathalie Ronvaux s’oriente vers le monde du théâtre. D’abord en passant par la case obligatoire pour toute personne désirant mettre un pied dans la porte de cette galaxie souvent un peu hermétique : en faisant des assistances à la mise en scène. La maison qu’elle choisit à l’époque est le Théâtre des Casemates, où elle s’occupera aussi de la communication et de la gestion financière et administrative entre 2008 et 2009. « Ils avaient besoin de quelqu’un qui s’y connaisse en chiffres, et moi j’avais envie de travailler dans le théâtre et de me former en tant que metteuse en scène. » Une situation win-win en somme, qui va déboucher sur la mise en scène d’« E Waïbierg an Alaska » de Jay Schiltz et deux co-mises en scène – « La dame au violoncelle » et « L’atelier d’écriture ». Pourtant, cet aboutissement des années théâtre arrive à une époque où elle a déjà quitté le Théâtre des Casemates, pour occuper le poste de directrice de production au sein de la firme « LuxAnimation », de 2011 à 2012, avant que la boîte ne sombre dans la faillite. Depuis, elle est coordinatrice et responsable administrative pour le « Cercle européen pour la propagation de l’art » (Cepa).

Touche-à-tout

Mais après ces premières expériences de mise en scène, elle a aussi tourné le dos à cet aspect du boulot théâtral. À la question de savoir pourquoi, elle rétorque : « D’abord je trouvais qu’il y avait un manque de possibilités d’évolution. Et puis je ne suis peut-être pas la personne la plus rapide. En tout cas, j’étais un peu frustrée, une chose qui arrive vite quand on est perfectionniste. Pourtant, je ne regrette aucune de mes expériences professionnelles. Partout où je suis passée, il y avait énormément de choses à apprendre et ce processus d’apprentissage est toujours le plus beau et le plus dur. Je considère que chaque profession qu’on exerce doit apporter une partie de bonheur et si ce n’est plus le cas, il faut bouger. »

Pendant tous ces épisodes bouleversés, Nathalie Ronvaux retourne vers une de ses premières passions, l’écriture. En 2010, elle publie « Vignes et louves » aux éditions Phi ; un premier recueil de poèmes qui lui vaut immédiatement le « Prix d’encouragement à la première publication ». La poésie, qui fait partie intégrante de l’univers créatif de l’auteure, est pour elle aussi un moyen d’expression très direct : « Si j’écris sous le coup d’une émotion, je choisis la poésie pour m’exprimer », explique-t-elle. Ce qui ne l’empêche pas de « cisailler ses textes pendant des années. Même si après le travail auquel j’ai consacré des journées entières sur une longue période ne tient qu’en une page – ça n’est pas vraiment important pour moi ». Parmi ses inspirations en lyrisme, elle cite notamment René Char, Anise Koltz ou encore André Velter.

C’est aussi via la poésie qu’apparaît un thème de prédilection, qu’elle va développer par le biais d’une pièce de théâtre : la Seconde Guerre mondiale. En 2012, elle publie « La liberté meurt chaque jour au bout d’une corde », dans le cadre d’un projet avec le musée de la Résistance d’Esch-sur-Alzette. Et puis, en 2014, « La vérité m’appartient » est publié chez Hydre éditions ; une pièce de théâtre dans laquelle s’affrontent deux femmes qui ont vécu les horreurs de la guerre en partie ensemble et qui s’accusent mutuellement d’avoir collaboré avec l’ennemi – la pièce sera d’ailleurs montée en janvier 2016 au Théâtre des Capucins sous la direction de Charles Muller.

État de guerre

Pourtant, l’auteure refuse qu’on lui prête une obsession pour la Seconde Guerre mondiale : « Non, ce n’est pas une obsession en soi. C’est juste que cette guerre est pour nous toujours la dernière qu’on a vécue, elle reste donc la plus proche de nous. C’est pourquoi il nous est plus facile de nous identifier à cette guerre qu’à une autre qui a lieu sur un autre continent, en ce moment même. Ce qui m’intéresse en priorité, c’est de voir comment les gens réagissent dans le cadre d’une situation de guerre, où toutes les lois de la civilisation s’effondrent. Car voilà, je suis plutôt pessimiste en ce qui concerne le futur, et même le présent. Bref, je crois que nous sommes déjà dans un état de guerre. » Et certes, après les attentats de Paris et d’autres attentats monstrueux – n’oublions pas la tuerie d’Utoya – il est difficile de prétendre que l’Europe reste épargnée par la violence qui règne un peu partout dans le monde.

En ce sens, les travaux de Nathalie Ronvaux sur la Seconde Guerre mondiale ne sont pas ceux d’une écrivaine-historienne qui veut exhumer de vieilles anecdotes pour apporter sa pierre à la construction de la mémoire, mais tout le contraire : elle revient en arrière pour nous préparer à un futur qui ne sera pas forcément un des plus cléments et des plus calmes – bien au contraire.

Quoi qu’il en soit, voilà une écrivaine multicartes qui, si elle n’a pas produit – encore – une œuvre prolifique, est certainement une des plus diverses qu’on connaisse dans le petit monde étiqueté « luxemburgensia ». Et, pour une fois, même si c’est un moyen d’analyse qui sent un peu la naphtaline, on peut dire que, dans son cas, l’œuvre et la biographie de l’auteure sont intrinsèquement liées.


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