LIBYE: La menace de l’État islamique

Arrivée en octobre 2014 en Libye, l’organisation terroriste s’est rapidement développée et a poussé le gouvernement non reconnu de Tripoli à se lancer dans un nouveau front. Notre correspondante témoigne depuis Misrata et
Syrte.

Les troupes de Fajr Libya se rassemblent près de Syrte le 16 mars pour partir au combat contre l’Etat islamique.

À l’automne 2014, la Libye est devenue la première base hors de la zone irako-syrienne de l’État islamique. Attentats, propagande et exécutions s’enchaînent depuis à une vitesse inquiétante.

Tout a commencé en octobre 2014 à Derna, petite ville de la côte est et réputée pour être conservatrice. Le Majilis Choura Chabab al-Islam (Conseil consultatif de la jeunesse islamique), groupe armé qui fait régner sa loi dans la ville depuis avril 2014, prête allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi, l’émir de l’État islamique (EI). L’événement est publiquement annoncé à la fin du même mois avec une vidéo montrant un défilé de plusieurs dizaines de voitures armées rutilantes au centre-ville.

Le Majilis Choura Chabab al-Islam (MCCI) instaure à Derna un tribunal islamique et sa propre police. En août 2014, il avait déjà eu l’occasion de montrer de quoi il était capable en organisant l’exécution d’un Égyptien dans un stade de foot. La vidéo de cette mise à mort a été publiée sur l’internet, parmi d’autres qui montrent les parades ou défilés avec le drapeau de l’État islamique. En novembre, le MCCI décapite également trois jeunes activistes. Ceux-ci s’étaient permis de critiquer la chape de plomb imposée dans leur ville sur les réseaux sociaux. Apeurée, la population de Derna refuse de parler aux journalistes, même par téléphone et sous couvert d’anonymat.

Exécutions

Cette apparition renforce alors le discours de Khalifa Haftar. Ce général à la retraite – il a été réintégré dans l’armée par la suite – a lancé en mai 2014 une offensive dans la ville voisine de Benghazi pour la « nettoyer » des groupes terroristes. Il est aujourd’hui soutenu par la Chambre des représentants (CdR), parlement élu en juin 2014. Reconnue par la communauté internationale, cette assemblée basée à Tobrouk, à l’extrême est de la Libye, s’oppose au Congrès général national (CGN), le parlement sortant élu en 2012. Le CGN contrôle Tripoli depuis août 2014 grâce à Fajr Libya (Aube libyenne), son bras armé qui réunit des brigades islamistes et originaires de Misrata. Cette crise politico-militaire, qui a plongé la Libye dans le chaos depuis l’été 2014, a favorisé l’expansion de l’État islamique.

Car l’organisation ne s’est pas contentée de Derna. À Tripoli, la capitale aux mains du CGN, l’État islamique a revendiqué de multiples attaques. Des voitures piégées ont explosé devant les ambassades d’Égypte, des Émirats arabes unis et d’Algérie en novembre et janvier dernier. Le 27 janvier, un commando d’au moins deux hommes entre dans l’hôtel Corinthia, en bord de mer, et tue neuf personnes avant de se faire exploser. Cet hôtel de luxe était apprécié des Occidentaux jusqu’à ce que les ambassades quittent la capitale en juillet 2014, lorsque les combats à Tripoli sont devenus trop violents. Depuis, même les Libyens fréquentent moins les cafés par peur d’un attentat. À Al-Qoba, cité de l’Est libyen plus ou moins tenue par les forces de la CdR, l’organisation terroriste est à l’origine de l’explosion de trois voitures le 20 février dernier. Une cinquantaine de personnes ont été tuées.

Attentats

Mi-février, l’État islamique a pris possession de différents bâtiments de la ville de Syrte – dont le centre de conférences Ouagadougou construit pour accueillir les réunions de l’Union africaine -, située au centre de la côte méditerranéenne. C’est dans la région qu’est né et a été assassiné Mouammar Kadhafi. Sitôt installée, l’EI diffuse une vidéo montrant l’exécution de 20 coptes égyptiens et d’un Ghanéen sur une plage toujours inconnue. L’Égypte décide de répliquer en menant des attaques aériennes à Derna. Le pays de Sissi est soutenu par la Chambre des représentants, reconnu par la communauté internationale. Le gouvernement rival de Tripoli condamne ces bombardements, refusant d’admettre la présence de l’EI sur son territoire, évoquant seulement « des groupes illégitimes » ou des « kadhafistes ».

Le pétrole au cœur de la guerre

La situation se dégrade encore début mars : l’État islamique attaque quatre champs pétroliers dans le bassin de Syrte, qui représente 70 pour cent des réserves d’or noir du pays. Au total, une vingtaine de gardes ont été tués et une dizaine d’étrangers – un Tchèque, un Autrichien, un Ghanéen, des Philippins et des Bangladeshis – ont été kidnappés. Le matériel transportable est volé et le reste détruit. Maschallah al-Zewi, ministre du Pétrole du gouvernement de Tripoli, estime qu’il faudra « un ou deux ans pour remettre en état ces sites. »

La Compagnie nationale pétrolière libyenne (Noc) a menacé de « fermer tous les champs et ports pétroliers » du pays et a déclaré l’état de force majeure pour onze sites du bassin de Syrte. Concrètement, cela signifie qu’elle se décharge de ses obligations contractuelles envers les multinationales étrangères qui opèrent dans ces champs. Douzième producteur de pétrole mondial, la Libye a atteint péniblement 385.000 barils en février 2015 contre 1,7 million en 2010. Dans cette zone pétrolière, l’État islamique arrive en tant que troisième acteur. Les forces de la Chambre des représentants et du Congrès général national s’affrontent en effet dans cette région depuis décembre. L’objectif est clair : le contrôle des sites
pétroliers. L’État islamique change la donne.

Tout en affirmant que le groupe à l’origine de ces attaques était constitué de kadhafistes, le gouvernement de Tripoli a envoyé environ 2.000 hommes mi-février à Syrte « pour reprendre les institutions de l’État ». Ces combattants, majoritairement originaires de Misrata – fief révolutionnaire fer de lance de Fajr Libya et situé à seulement deux heures à l’ouest de Syrte – ont pris leurs marques autour de la ville de Mouammar Kadhafi. Ce n’est que le 14 mars que les combats éclatent, lorsque l’État islamique, qui tenait un check-point, ouvre le feu sur les Misratis. Ceux-ci ont répliqué, entraînant l’ouverture d’un nouveau front.

Guerre ouverte

Sur le terrain, Fajr Libya a réussi quelques percées avant de reculer. Des hommes se battant à Syrte auraient en effet été appelés en renfort, le 20 mars, à Tripoli, alors que la capitale a dû faire face à une avancée rapide des forces alliées à la Chambre des représentants. La brigade 166 de Misrata, qui dirige les opérations face à l’État islamique à Syrte, semble avoir choisi d’assiéger la ville. Les tempêtes de poussière régulières gênent les combats. La plupart des hommes semblent avoir moins de 25 ans.

Sur le front, Mohamed ne semble pas vraiment savoir ce qu’il fait là. « Je suis étudiant. Je suis là pour aider un ami. Il appartient à la brigade 166 et m’a demandé de venir pour les soutenir », explique-t-il en balançant son lance-roquettes d’avant en arrière comme s’il l’embarrassait. À quelques mètres, Abdulhamid est assis derrière une mitrailleuse 12,7 mm sur un pick-up. Le jeune homme de 21 ans affirme que « Daech » (acronyme arabe de l’État islamique au Levant) est moins bien équipé : « Ils ont surtout des kalachnikovs et des PKT [mitrailleuses soviétiques]. » Ahmed, son camarade, l’interrompt aussitôt : «   C’est pas Daech, c’est des kadhafistes », s’agace-t-il du haut de ses 17 ans. Soudain, l’ordre de départ est donné.

Quelques minutes plus tard, Fajr Libya lance une attaque aérienne sur la prison militaire, non loin de là. Les retardataires sont forcés de se protéger dans le même tunnel où Mouammar Kadhafi a été retrouvé en octobre 2011, après que son convoi a été bombardé par l’Otan. On soupçonne que la prison, tenue par l’État islamique, serve de camp d’entraînement et de cache d’armes.

A Misrata, l’opinion change. Alors que, mi-février, on parlait – sur la même longueur d’onde que le gouvernement de Tripoli – d’un groupe de « kadhafistes » installé à Syrte, on n’hésite plus à évoquer Daech. « Il y a environ deux semaines, nous avons intercepté des conversations radio. Les personnes avaient des accents étrangers qui venaient de Tunisie par exemple. C’est la preuve qu’il s’agit bien de l’État islamique », affirme Adel Mogasbi, membre de la Chambre des opérations du fief révolutionnaire. Cette évolution a un objectif : « Nous demandons l’aide de la communauté internationale. Ces terroristes sont un problème pour le monde entier, pas seulement pour la Libye », assure Ali Omar Busita, du conseil local de Misrata. Mohamed Lhissan, le commandant de la brigade 166, va encore plus loin. Pour lui, il est possible de faire la paix avec les forces de la Chambre des représentants : « On peut trouver un accord. On est tous Libyens. Le problème, c’est l’EI et ses djihadistes étrangers. »

Des kadhafistes à Daech

Comme d’habitude en Libye, il est difficile d’obtenir un bilan précis de ces affrontements. L’État islamique aurait abattu une vingtaine de miliciens de Fajr Libya. En face, les Misratis affirment avoir fait quelques prisonniers – au moins deux Mauritaniens, deux Libyens, un Malien et un Tunisien – et avoir tué au moins une vingtaine de membres de l’EI. Parmi ceux-ci, Ahmed Rouissi. Ce Tunisien est soupçonné d’être impliqué dans plusieurs meurtres d’activistes politiques dans son pays, comme celui de Chockri Belaïd et de Mohamed Brahmi en 2013.


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