THÉÂTRE: Émotions et mots crus

« Nathalie Ribout », de Philippe Blasband, actuellement au TNL dans une mise en scène de Joël Delsaut, dépeint la rencontre improbable entre une ex-épouse assoiffée de vengeance et une prostituée prenant son travail un peu trop à cœur.

Une relation d’abord strictement professionnelle qui se transforme peu à peu. Qui domine qui ? Caty Baccega et Valérie Bodson dans « Nathalie Ribout ». (Photo : Aldo Piscina)

Sonia est une cantatrice auréolée d’un succès certain, mais dont le mariage avec un violoncelliste s’est délité au fil des années. Elle s’enfonce dans la dépression. Par vengeance, elle imagine un stratagème peu commun : elle paye une prostituée pour entamer une liaison avec son ex-mari et lui en raconter les détails. Mais les choses se compliquent lorsque Nancy, la séductrice, commence à se prendre au jeu, dans lequel elle prend l’identité de Nathalie Ribout, une secrétaire. Dans le même temps, la relation strictement utilitaire prévue par Sonia devient plus ambiguë.

Il ne faut pas se fier à la banalité patronymique du titre : « Nathalie Ribout » est une pièce à la violence sous-jacente permanente, non pas tant par le langage très direct qu’elle utilise pour parler de sexe, mais par les rapports de domination qu’elle évoque. Évacuons d’abord la question du langage : oui, on y appelle un chat un chat, d’où la recommandation du TNL de ne pas présenter la pièce aux moins de 16 ans ; non, il n’y a rien de particulièrement subversif et pervers aux mots que beaucoup utilisent à notre époque tout de même assez libérée.

C’est la progression psychologique des personnages qui constitue l’atout maître du texte. Sonia, de froide manipulatrice en position dominante qui passe rapidement au tutoiement, se transforme peu à peu en droguée avide du moindre détail de la relation entre Nancy et son ex-mari. L’enchaînement des actes de séduction que celui-ci entreprend est prétexte à une douloureuse introspection : pourquoi fait-il pour l’autre ce qu’il n’a jamais fait pour elle ? Nancy passe quant à elle d’une stricte implication professionnelle à une certaine ambivalence. Celle-ci est soulignée dans l’écriture de Blasband par l’alternance entre narrations directe et indirecte : « C’est Nathalie Ribout. C’est elle qui a couché avec lui… » Le personnage de Jean-Luc, l’ex-mari, n’apparaît pas sur scène ; il en résulte un renforcement de la tension dramatique, partagée entre les deux femmes uniquement. La question, au fond, est de savoir qui domine qui, et jusqu’où l’on peut aller pour atteindre ses objectifs, fût-ce au prix de la souffrance personnelle.

À ce petit jeu de faux-semblants, les deux actrices brillent. Valérie Bodson et Caty Baccega accaparent les regards dès les premières minutes, tant elles concentrent d’énergie dans leur duel. Joël Delsaut en était probablement bien conscient et souligne sobrement leur jeu. Sa mise en scène a l’intelligence de suggérer plutôt que de montrer – quitte à se départir de certaines indications de jeu de Blasband – pour laisser tout leur pouvoir évocateur aux mots crus qui évoquent les ébats amoureux. La configuration de la salle, avec ses deux rangées de sièges entourant la scène, force le spectateur à entrer dans l’intimité des protagonistes.

L’habillage visuel, constitué de trois projections vidéo qui alternent décors et extraits de films, détonne un peu dans la sobriété de l’ensemble. L’ambition est palpable, mais le résultat casse par moment l’intimité bénéfique que la mise en scène et la prestation des comédiennes instaurent. Peut-être est-ce pour certains une respiration nécessaire, mais l’étroitesse du lieu s’y prête moins que dans un plus grand espace.

Quoi qu’il en soit, l’intelligence du texte, deux comédiennes remarquables et un véritable travail de mise en valeur font que, avec cette nouvelle production, la compagnie « Ici et maintenant » (woxx 1311) montre un dynamisme que les amateurs de théâtre francophone ne pourront que saluer.

Les 8, 15 et 25 avril à 20 heures au Théâtre national du Luxembourg.


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