Rotondes : Ça y est, carrément

Dernière ligne droite pour les Rotondes : à six semaines de l’ouverture officielle, une visite de chantier a permis à un public choisi d’entrevoir le futur centre culturel de la capitale.

Du moins la Rotonde 1 n’a pas été la victime d’économies budgétaires. (Photo : Sven Becker)

Si les grandes entreprises culturelles luxembourgeoises ont une chose en commun, c’est celle d’être nées dans la douleur. Pas un projet de ces dernières décennies qui ne se soit déroulé sans scandales, retards ou problèmes de budget. Et l’exemple des Rotondes pourrait entrer dans l’histoire comme exemple type des gaffes et bévues qui accompagnent la création de lieux culturels au grand-duché.

L’histoire commence il y a trente ans : en 1985, les deux Rotondes sont répertoriées comme site à préserver par le Service des sites et monuments. Mais ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard qu’un avenir culturel commence à se dessiner pour les deux bâtiments – alors utilisés comme hangar pour les bus de la Ville de Luxembourg. Dans le numéro 262 du « Gréngespoun » (reproduit en annexe), l’alors rédacteur culturel – et accessoirement député vert – Robert Garcia imagine les Rotondes comme un lieu culturel de haute volée. Pourtant, on est encore loin des Rotondes qui vont être inaugurées le 7 juin, car le contexte est tout de même très différent. En 1995, la première année culturelle au Luxembourg, une bataille fait rage entre les tenants d’une culture alternative ouverte aux jeunes mais aussi aux publics marginalisés par la politique culturelle d’alors – les étrangers, les classes populaires et les plus vieux – et ceux planifiant l’organisation des événements de la capitale culturelle. S’y ajoute un autre affrontement épique qui va aussi prendre une bonne décennie avant d’arriver à terme : celui autour du fameux « Musée Pei » – que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Mudam. Les Verts de l’époque étaient farouchement contre l’installation de ce musée d’art moderne sur le site des « Dräi Eechelen ». Ils ne faisaient pas seulement campagne contre les plans du gouvernement et de la ministre de la Culture de l’époque, Erna Hennicot-Schoepges, mais proposaient aussi des alternatives. Et les Rotondes en étaient une.

Dans son argumentaire de l’époque pour faire des Rotondes le nouveau musée d’art moderne, Garcia ne rechigne pas à citer quelques exemples prestigieux : le musée d’Orsay de Paris, installé dans une ancienne gare, ou le musée Ludwig d’Aix-la-Chapelle, abrité par une usine de parapluies désaffectée. Mais l’histoire en a voulu autrement : le Mudam est bien là où il était approximativement planifié, même si les « Trois Glands » ont pu être sauvés pour abriter un des musées les plus controversés – et aussi né dans la douleur – de ces dernières années.

L’alternative historique au Mudam

Quant aux Rotondes, elles ont été le haut lieu, bien provisoire, de l’autre année culturelle grand-ducale, celle de 2007, sous l’égide du même Garcia. Après le succès relatif de cette manifestation, les Rotondes ont dû être abandonnées à nouveau. Cela pour plusieurs raisons : d’abord parce que le « commodo incommodo » accordé à l’organisation de l’année du cerf bleu n’a été accordé que provisoirement – à cause des sols contaminés -, et puis parce que l’envie du gouvernement de continuer à injecter de l’argent massivement dans la culture lui était manifestement passée. Bref, après 2007, beaucoup de projets qui auraient dû se pérenniser sont tombés à l’eau – comme les fameux studios de cinéma de Dudelange, le Hall des Soufflantes à Belval et autres (woxx 932). Et les Rotondes auraient bien pu connaître le même destin, sans la tradition informelle qui veut que chaque organisateur d’une année culturelle ait droit à « son » centre culturel par après. Mais si le transfert de Claude Frisoni à l’abbaye de Neumünster a été plutôt sans histoires, l’équipe de Robert Garcia a eu droit à une traversée du désert – tout en restant confinée dans le « Carré Rotondes », un lieu qui a su se développer et devenir une vraie alternative culturelle de la capitale. Mais aussi un lieu provisoire, vu qu’il appartient toujours à Paul Wurth et que ce dernier comptait bien en disposer dès 2010, le terrain seul valant des fortunes.

Alors que, en décembre 2007, la ministre de la Culture Octavie Modert avait encore fait miroiter une réouverture des Rotondes à l’horizon 2010, celle-ci a pris plusieurs détours qui font apparaître les bas-fonds de la politique culturelle locale. Ainsi, dans le cadre de la crise financière, quelle ne fut pas la surprise de l’équipe du Carré Rotondes de découvrir que le budget 2009 affichait à la ligne concernant la rénovation de son futur site le chiffre mirobolant d’exactement zéro euro. Et cela même après que Garcia eut volontairement entrepris de baisser le budget de six millions d’euros : « C’est prendre les gens pour des cons », nous avait-il confié dans une interview en décembre 2014 (woxx 1300).

C’est aussi pourquoi, à la visite du chantier des Rotondes entreprise lundi dernier, une certaine tension flottait dans l’air. Bien qu’invités, les membres du gouvernement – le ministre des Infrastructures François Bausch et la ministre de la Culture Maggy Nagel – ainsi que la bourgmestre de la capitale Lydie Polfer sont restés muets tout au long de la conférence de presse. Étaient-ils gênés par le fait que le site a toujours l’air d’un gros chantier – surtout le sol entre les Rotondes qui doit encore être recouvert d’une peau goudronnée ? Voulaient-ils éviter les questions gênantes ? Car Maggy Nagel en particulier – que le gouvernement semble lâcher de plus en plus   aurait eu quelques difficultés à expliquer pourquoi son ministère se refuse toujours à augmenter le budget des Rotondes, qui reste identique à celui du Carré Rotondes alors que les bâtiments sont beaucoup plus spacieux. S’y ajoute encore la question du chauffage, qui d’ores et déjà provoque des cauchemars à l’équipe en place – car son coût est toujours inconnu. Et si on connaît les sommes astronomiques dépensées par le Mudam, 600.000 euros par an qui grèvent un budget déjà réduit sous la nouvelle ministre, on comprend les soucis.

L’éternel provisoire

Une autre raison pour cette retenue polie est aussi sûrement le fait que les Rotondes ne sont pas devenues ce qu’elles auraient dû devenir selon les plans d’origine : le provisoire leur colle toujours à la peau. Ainsi de la « Black Box » entre les deux Rotondes : construite en préfabriqué, un autre classique luxembourgeois, elle abritera une « salle à la taille de spectacles intimistes », des ateliers et les studios de radio Ara (qui quittera sous peu définitivement son emplacement historique de la rue de la Boucherie) et une salle de projets pour des « start-up » culturelles – libéralisation de la scène culturelle oblige. À l’origine, ces éléments auraient dû être intégrés dans la Rotonde 2, celle qui abritera la nouvelle incarnation de l’Exit07.

Pour autant, cette deuxième Rotonde restera vide aux deux tiers, ou, formulation sans doute plus correcte, elle demeurera « pour l’instant à l’état brut ». Connaissant les prévisions pour le budget alloué à la culture dans les années qui viennent, on peut d’ores et déjà parier que cet instant sera relativement long.

Quoi qu’il en soit, il faut aussi savoir faire trêve de mièvreries et se réjouir que, enfin, un centre culturel digne de la capitale voie le jour. Un endroit dédié à la jeunesse, à l’inclusion sociale par la culture et à la découverte tant musicale que théâtrale ou artistique. Et puis, au moins, la Rotonde 1 tient ses promesses : entièrement retapée, pourvue d’un beau parquet, elle abritera une salle de théâtre unique au pays, une belle galerie et une salle de conférences. C’est vraiment beau à voir, tellement d’ailleurs que Garcia a fait planer le doute sur les fameuses cacahuètes et l’eau du robinet qu’il comptait servir à l’ouverture en guise de protestation contre le budget alloué par l’administration Nagel. On peut donc être curieux de voir ce qui se passera le 7 juin. Et s’il n’y a vraiment que de l’eau, le Cactus le plus proche est à 20 mètres !

L’ouverture officielle des Rotondes sera fêtée le 7 juin.

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Le Gréngespoun, ancêtre du woxx, suivait déjà le dossier en 1995 :

1318_woxx262.pdf


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