ART: Etat des lieux

Dans une grande rétrospective, Dudelange rend hommage au peintre Frantz Kinnen. Entretien avec le commissaire
de l’exposition, Christian Mosar, sur un artiste inclassable.

Frantz Kinnen dans son atelier, boulevard de la Pétrusse.

woxx: Plus de 25 ans après sa mort, pourquoi faut-il se souvenir de Frantz Kinnen?

Christian Mosar: Avant tout parce que son parcours était tout à fait exceptionnel. Il était autodidacte – plutôt que d’intégrer une école artistique, il a dans un premier temps enchaîné les petits boulots, avant de sauter le pas et de devenir artiste indépendant. Dans les années 30, on connaissait de lui surtout ses caricatures pour le journal satirique „Mitock“, et plus tard pour le „Péckvillchen“. Ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale qu’il a vraiment commencé à s’établir.

Et pendant l’Occupation?

Politiquement, Frantz Kinnen était de gauche, même s’il n’a jamais été membre d’un parti. Entre 1940 et 1945, il a refusé de s’inscrire à la VdB et à la Kulturkammer, ce qui a fait qu’il n’a pas pu montrer ses oeuvres. C’était un des rares artistes luxembourgeois qui a préféré renoncer à ses ambitions plutôt que de collaborer. Quand il est devenu secrétaire du Cercle artistique (CEL) en 1947, il a dû travailler avec un certain nombre de collègues qui n’avaient pas hésité à jouer le jeu des nazis. Il leur écrivait des lettres pour vider son sac, il en était malade …

Les quelques textes qui évoquent Frantz Kinnen ne manquent d’ailleurs pas de mentionner qu’il était plutôt difficile à vivre …

On le dit grincheux, c’était un „Knéckjhang“. C’est vrai qu’il a choisi un parcours qui n’était pas évident, celui de l’artiste indépendant. Il était toujours à court d’argent, en partie parce qu’il pouvait avoir des attitudes catégoriques et intransigeantes. A deux reprises on lui a proposé une place d’employé de l’Etat, mais il a refusé. Il se considérait comme un artiste professionnel. S’il a démissionné en tant que secrétaire du CAL en 1957, c’était parce qu’à partir de ce moment-là, les amateurs aussi avaient le droit d’exposer. Il ne l’a pas accepté. Et pourtant il s’est engagé pour la promotion des métiers de l’art et pour les jeunes, créant le prix de la peinture et de la sculpture pour jeunes. Mais c’était un solitaire. Le sculpteur Wenzel Profant était une des rares personnes qu’il comptait parmi ses amis.

Comment a-t-il pu survivre au Luxembourg en tant qu’artiste indépendant?

Frantz Kinnen correspondait un peu au cliché du peintre sans le sou, à qui il arrivait de payer ses dettes avec des tableaux. D’autant plus qu’au Luxembourg à l’époque, il n’y avait ni bourses, ni aides étatiques pour les artistes. Ce n’est qu’à partir des années 70 qu’il a pu vivre de manière un peu plus confortable. Il bénéficiait notamment de nombreuses commandes pour réaliser des vitraux – alors qu’il était athée. Grand nombre d’églises au Luxembourg ont des vitraux signés Kinnen, de même que les synagogues de Luxembourg et d’Esch-sur-Alzette, mais les gens l’ignorent souvent.

Et comment pourrait-on caractériser le peintre Frantz Kinnen?

Il est inclassable. Pour notre exposition, nous avons reçu des pièces dont nous n’aurions jamais cru qu’elles puissent être de lui. On dirait presque du Jackson Pollock … Kinnen est célèbre pour avoir été le premier Luxembourgeois à avoir exposé un tableau abstrait à l’étranger, au prestigieux Salon des Réalités Nouvelles à Paris en 1948. Mais il ne se limitait pas à l’abstraction. Parallèlement, il réalisait aussi des oeuvres figuratives. Dans ses oeuvres, il raconte souvent des histoires, même si pour lui la forme primait toujours sur le fond. En fait, il travaillait inlassablement et touchait à tout. Aujourd’hui il est surtout connu pour son illustration du „Rénert“, paru en 1972, et ces dessins prouvent qu’il était avant tout un très bon dessinateur et coloriste.

Est-ce qu’il avait des particularités?

En tant que dessinateur, il avait une technique bien à lui. Il esquissait tout d’un trait, sans lever la main, et il repassait plusieurs fois sur le même trait. Ses compositions, il ne les préparait jamais à l’avance. C’est ainsi qu’on voit qu’il n’a pas appris l’art sur les bancs d’une école. Aux Beaux-Arts on vous apprend à toujours faire des croquis. Il était aussi un grand coloriste: parfois, ses tableaux sont tellement complexes qu’on arrive à peine à les regarder. En plus, il faut savoir qu’il était à moitié aveugle – il avait perdu la vue sur un oeil à la suite d’une méningite, quand il était bébé.

Est-ce qu’il faisait partie d’une école de peintres au Luxembourg?

Il faut dire que souvent les autres peintres le snobaient, justement parce qu’il était autodidacte. L’étonnant chez Frantz Kinnen est qu’il ne semble pas s’être inspiré de quelqu’un en particulier.

Sur quels aspects de son oeuvre l’exposition met-elle l’accent?

Nous avons surtout voulu présenter la diversité de son travail. L’exposition et le catalogue qui va paraître au courant de l’été ne sont qu’un début. Nous avons constaté qu’il n’existe quasiment aucune documentation sur Frantz Kinnen. Heureusement que ses deux filles ont gardé tous les articles écrits sur leur père! Et en ce qui concerne ses oeuvres, j’estime que nous n’avons même pas la moitié de tout ce qu’il a fait au courant de sa vie. Ce que nous voulions faire, c’était un premier état des
lieux. Présenter l’artiste au public dans l’espoir que cela éveillera l’intérêt de certains et fera avancer la recherche.

Viennent de paraître à quelques semaines d’intervalle un livre sur le cinéma luxembourgeois et le „Rockbuch“. A quand une grande anthologie sur les arts plastiques au Luxembourg?

C’est effectivement assez bizarre que l’historiographie de l’art contemporain national soit quasiment inexistante. Et pourtant il y a suffisamment d’historiens de l’art au Grand-Duché. L’ouvrage le plus complet sur un peintre luxembourgeois est la monographie sur Kutter. Notre catalogue sur Frantz Kinnen n’est d’ailleurs ni une présentation complète de ses oeuvres, ni une analyse scientifique. Nous voulions simplement, à l’occasion du centenaire de l’artiste, laisser une première trace écrite. Je n’ai pas l’intention de le faire passer pour un génie – c’était un très bon technicien et il savait tout faire. Mais ce qui est sûr, c’est que c’était un „vrai“ artiste, parce qu’il s’est consacré tout entier à sa passion et parce qu’il n’a jamais cessé de faire un travail sur lui-même.

Interview: Claudine Muno

Frantz Kinnen est né à Dudelange le 5 février 1905. Il a grandi dans le milieu ouvrier de la „Schmelz“. En 1926,
il épouse Lucie Pütz avec laquelle il a deux filles, Françoise et Alice. Dans les années 20 également, il quitte sa ville natale pour s’installer au 76, boulevard de la Pétrusse,
à Luxembourg-Ville, où il vivra jusqu’à sa mort en 1979.
Le peintre, dessinateur, sculpteur et créateur de vitraux a été maintes fois récompensé pour son travail: il a entre autres reçu trois fois le „Prix Grand-Duc Adolphe“. Il a participé à de nombreuses expositions à l’étranger, de Paris à New York, de Tokio à Sao-Paulo.


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