ART: Eh, poupée!

Que l’art se produit désormais hors des musées est chose acquise. Mais s’il s’introduit dans votre quotidien de façon inattendue, cela reste toujours une surprise.

Etrange mélange de plastique et de corset un peu démodé: le costume d’Isabelle Henrion se veut avant tout un point d’interrogation dans la vie de tous les jours.

La dame est encore en train d’expliquer à son accompagnatrice qu’elle a dû utiliser de la bande adhésive pour réparer l’écouteur de son téléphone pourtant flambant neuf. Mais en voyant la bouche bée de celle-ci – et ne croyant pas son histoire tellement choquante – elle tourne la tête, pour largement ouvrir sa bouche à son tour. Devant les caisses de l’Utopolis où elle voulait passer une soirée tranquille avec un film et sa meilleure amie, agissent trois créatures aux contorsions étranges. On dirait des robots femelles, tant leurs mouvements sont hésitants et lourds mais on voit bien qu’en dessous de la coquille en plastique il y a des êtres humains.

Ce n’est pourtant pas un coup de pub pour un film qui mettrait en scène des robots féminins, comme le suppose un autre passant. Il s’agit d’une performance de la jeune artiste luxembourgeoise Isabelle Henrion. Pendant une heure, elle et deux de ses amies, qui se sont associées pour l’occasion, vont approcher les clients du plus grand complexe cinéma luxembourgeois et voir leurs réactions. Celles-ci vont de la surprise à la participation, mais certain-e-s font aussi montre de leur peur, voire de leur incompréhension.

„Le mannequin“ s’intitule le projet qu’Isabelle Henrion a commencé en 2005 et qu’elle poursuit depuis. Il englobe la photographie, la vidéo et la performance. „Au début ma question était: Qu’est-ce que un idéal de beauté? – La réponse que j’ai trouvée était dans les vitrines des magasins de vêtements. Ce sont ces mannequins sans visage, ni expression, ni trop minces et ni trop grosses, qui fonctionnent comme un modèle et un archétype auquel nous sommes tous subjugués“, explique-t-elle.

Elle décide alors de se fabriquer un tel costume, pour voir comment une telle tenue lui irait. S’étant procuré quelques unes de ces poupées de vitrines, elle les découpe et y ajoute des fils qui en font des espèces de corsets, pour que cela tienne bien au corps et finalement elle met le masque de la poupée: c’est la métamorphose. „Je mets une heure pour enfiler ce costume. Et chaque fois, c’est une vraie expérience physique. Cela peut faire très mal, surtout aux endroits où l’armure en plastique est découpée, la peau se déchire ou rougit du moins,“ raconte Isabelle Henrion. On peut voir cela aussi sur son site personnel, où deux séries de photographies, nommées „Les empreintes I et II“ montrent les marques laissées par la coquille vide en plastique.

C’est pas de la morale

Au début elle réalise quelques séries de photos et de vidéos, mais l’idée de montrer son idée en public vient assez tôt. „Ce que je voulais faire surtout, ce que j’avais en tête au début, c’était un défilé de mode avec ce costume“, dit-elle. S’ensuit une performance au Théâtre National du Luxembourg (TNL) vers la fin octobre 2006 et celle à l’Utopolis décrite en début de cet article.

Quant au sens de ses actions, Isabelle Henrion laisse le choix au consommateur de son art. En tout cas elle ne fait pas campagne contre la boulimie et les faux idéaux de beauté. „Je ne sais pas si le message ou l’esthétique prévaut dans ce que je fais. Et ce n’est pas la question. D’un côté les images sont très belles de l’autre les performances que j’ai faites et que je ferai encore sont axées sur l’idée de la confrontation avec cet idéal de beauté. Et chaque fois que quelqu’un se met à penser plus directement à ce problème, je suis contente. Même si ce n’est pas le premier but des actions“, admet-elle. Les réactions du public dépendent en général de leur horizon d’attente, et en faisant irruption dans le quotidien des gens, en les confrontant assez brutalement à son art, Isabelle Henrion veut provoquer des réactions. „Ce n’est pas un hasard qu’aucune de mes performances n’ait été annoncée dans les médias. C’est seulement pendant les performances que des tracts qui expliquent le contexte de mon projet sont distribués“. De toute façon, la jeune artiste ne se voit pas comme une instance morale: „Ce n’est pas de la critique pour le compte de la critique. Je suis moi-même victime de l’idéal de beauté que je montre. C’est plutôt un moyen de montrer le fonctionnement de cet idéal. Chaque fois que je mets le costume, je me sens comme métamorphosée. Et cela dure même encore des heures après en être sorti. Ce n’est pas seulement une expérience directe et physique, mais porter ce corset en plastique a aussi un impact sur ma vie psychologique“.

En témoigne aussi cet extrait d’un article qu’Isabelle a écrit sur son projet et qui est paru dans le dernier numéro du magazine autonome Queesch: „Quand je me suis aperçue dans un miroir, c’était vraiment très troublant de regarder dans un visage qui n’était pas le mien. Très vite je n’avais plus l’impression d’être une vraie personne, mais quelque chose de plus précieux, de plus parfait, de plus gracieux. Seule la douleur physique aux articulations m’a rappelé que j’étais bien un humain en chair et en os“. On voit mieux comment elle peut se sentir victime de sa propre invention.

„En fait“, résume-t-elle, „ce n’est pas pour responsabiliser le public que je fais cela. Si une personne tombe dans le panneau d’un idéal de beauté c’est bien de sa propre faute, non?“.

Pour le futur Isabelle Henrion envisage encore quelques autres performances spontanées sur le territoire de Luxembourg-Ville. „J’aimerais bien m’exposer dans de vraies vitrines de magasin. Cela aurait un effet encore plus percutant. Mais avant tout je veux faire un défilé de mode“. Mais cette idée se heurte encore à des problèmes de budget. Car derrière elle il n’y a pas d’organisation, institution ou asbl quelconque, mais la fac de Strasbourg où elle est en master artistique. „Oui, c’est mon projet de maî trise,“ raconte-t-elle“, mais je l’aurais fait aussi hors de ce contexte. C’est une chance pourtant de lier un projet qui me tient à coeur à ma carrière universitaire, cela n’arrive pas à tout le monde“.

Gardez-donc les yeux bien ouverts lors votre prochain shopping dans les rues commerçantes de la capitale: il se pourrait qu’une poupée vous regarde ou même vous interpelle.

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http://isabelle.henrion.free.fr


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