Cuerda José Luis: La Lengua de las Mariposas

Inspiré de trois nouvelles du recueil de l’écrivain galicien Manuel Rivas (A Coruña, 1957) intitulé „Qué me quieres, amor?“, le film „La Lengua de las Mariposas“, réalisé par José Luis Cuerda (Albacete, 1947), reprend le style de la prose amère et lyrique du romancier.

— Affiche —

Ce film est non seulement une excellente succession d’images et de dialogues, et un portrait magnifique de la société rurale galicienne des années 30, mais surtout un appel à la réflexion et une évocation amoureuse de cette génération d’enseignants qui en Espagne ont dû, comme beaucoup d’autres citoyens, se taire ou disparaître, suite à l’insurrection et ultérieure victoire du général Franco.

Une génération d’enseignants qui, à l’instar de Don Gregorio (Fernando Fernán Gómez), a prôné une éducation orientée vers le développement de la liberté de l’esprit et de la pensée et vers la connaissance et l’amour de la nature, source de plaisir, de sagesse et de bonheur. Don Gregorio ne frappe pas, mais parle d’Antonio Machado, lit Kropotkine, et offre à Moncho (Manuel Lozano) „L’î le au trésor“. Cet instituteur organise des promenades dans les forêts, explique que les pommes de terre viennent d’Amérique, que les papillons ont une langue et que les bestioles font l’amour. „C’était la première fois que j’avais la claire impression que grâce à l’instituteur je savais des choses importantes de notre monde que eux, mes parents, ignoraient“.

Le père de Moncho (Gonzalo Martín Uriarte), qui est républicain, dit: „Les instituteurs ne gagnent pas ce qu’ils devraient … Ils sont les phares de la République“. Une règle d’or était l’apprentissage du respect des autres et de soi-même, de faire partager et non d’imposer ses idées, c’est-à-dire, le dialogue et la vie en commun. Comme Don Gregorio l’affirme lui-même: „Si on réussit à ce qu’une génération grandisse libre en Espagne, personne ne pourra plus jamais lui reprendre sa liberté“. Malheureusement, ses vœux et ceux de nombreux Espagnols seront frustrés par le coup militaire du 18 juillet 1936, qui noiera dans le sang, d’abord, et dans l’oubli, ensuite, ce qui a été l’histoire de l’Espagne pendant de longues années.

Un autre sujet qui est mis en évidence dans le texte de Manuel Rivas et dans le film de José Luis Cuerda, c’est la complicité et le silence imposés par la peur. Les propos – prémonition ou constatation? – de l’instituteur deviennent réalité: „L’enfer de l’au-delà n’existe pas. La haine, la cruauté, c’est ça l’enfer … Quelquefois l’enfer c’est nous“. L’oubli s’impose. La trahison devient méthode de survie. C’est là que la terreur commence: „Souviens-toi de ceci, Moncho. Papa n’était pas républicain. Papa n’était pas un ami du maire. Papa ne critiquait pas les curés. Et encore une chose très importante, Moncho: papa n’a pas offert un costume à l’instituteur.“ Et lui, Moncho, le préféré de l’instituteur, l’enfant à la faible santé, qui aimait les animaux et qui lisait „L’î le au trésor“, d’un regard enivré, poussé par la violente inertie qui l’entoure, insultera Don Gregorio, jetera des pierres à son seul espoir …

En Espagne, comme ailleurs, on a cultivé l’amnésie plutôt que la mémoire, souvent en attribuant à cette dernière des valeurs négatives, rétrogrades. Pourtant, la mémoire devrait être à la base du courage qui est nécessaire pour bannir toute sorte de tyrannie et d’autoritarisme. Courageux, voilà encore un adjectif qui qualifie aussi bien l’ouvrage d’origine que le film, qui définit Manuel Rivas aussi bien que José Luis Cuerda.


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