Aisling Walsh
 : La vie est un cadre

« Maudie » aurait pu être un nanar sentimental de plus, traitant d’une personne marginalisée qui soudainement se révèle être une grande artiste. Mais ce qu’en tire la réalisatrice et la performance de Sally Hawkins en font un film à voir absolument.

Un mariage heureux après tout. (Photos : outnow.ch)

La vie de Maud Lewis, née en 1903 à Marshalltown, dans la province canadienne de la Nouvelle-Écosse (Nova Scotia), n’a jamais été une partie de plaisir. Orpheline, elle passe sa vie chez sa tante Irma dans la ville de Digby. Une polyarthrite rhumatoïde la hante depuis son enfance, ce qui fait qu’elle ne peut pas bouger correctement ses membres. Dans une province canadienne de l’époque, une femme qui n’est pas capable d’affronter un dur labeur corporel ne vaut pas un sou. Surtout que son frère Charles, qui vend la maison familiale à son insu pour rembourser des dettes, et sa tante Irma la voient de plus en plus comme un fardeau – son entourage direct n’est donc pas le plus accueillant.

Pour échapper à cette situation, elle trouve une issue dans une annonce laissée par le marchand de poisson ambulant Everett Lewis dans une épicerie. Lewis recherche une bonne pour sa minuscule maison en dehors de la ville. Elle convainc l’homme taciturne et peu amène de la prendre à l’essai. Petit à petit, une histoire d’amour naît entre eux. Une histoire qui passe surtout par le talent de Maud pour la peinture – et qui va leur valoir beaucoup d’attention. Aujourd’hui, les travaux de la vraie Maud Lewis sont exposés dans la galerie d’art de Halifax, la capitale de la Nouvelle-Écosse – tout comme sa maison, qui y a été déplacée.

La biographie filmée de « Maudie » séduit avant tout par son désir de ne pas embellir les choses. Les personnages secondaires, la tante et le frère, sont décrits sans grands détours comme des salauds qui ne voulaient que profiter de leur parente et qui n’étaient que trop heureux de savoir qu’elle s’était enfin retirée de leurs vies. Leurs tentatives de s’en rapprocher une fois son succès connu n’en sont pas moins pathétiques.

Et puis il y a Everett Lewis, l’homme de la vie de Maud. Ici aussi, Aisling Walsh préfère ne pas faire dans l’eau de rose avec leur histoire d’amour. Lewis est un homme dur, qui a grandi dans un orphelinat et qui ne comprend pas grand-chose à l’amour. Dans son foyer, le chef absolu, c’est lui, et peu importe qu’il ait tort ou raison. Pour l’adoucir un tant soit peu, Maud va devoir patienter l’une ou l’autre décennie de leur vie commune dans la plus grande pauvreté. Une patience qu’elle développe grâce à son amour de la peinture. Avec sa motricité limitée, elle n’arrive pas à tenir normalement un pinceau : son style naïf et enfantin n’est donc pas vraiment le résultat d’un choix. Mais ce sont ses motifs et ses couleurs vives qui emportent l’adhésion du public – au point où même le président américain Nixon lui passe commande.

Finalement, la nature sud-canadienne, l’océan Atlantique et les paysages magnifiques jouent un rôle dans « Maudie ». Mais pas au point où les décors supplanteraient l’histoire ou les personnages. Walsh a fait le choix judicieux de ne pas se tenir à un cycle saisonnier très strict et d’espacer subtilement sa narration – tout en laissant ses personnages se développer dans leur intimité. Cela réussit surtout grâce à l’interprétation réussie de Sally Hawkins : elle plante une Maud certes consciente de sa fragilité, mais déterminée par ses envies et ses passions. Une femme qui ne lâche rien, même pas l’idée de se faire aimer par un rustaud – qu’elle réussit finalement à dompter.

Tout cela fait de « Maudie » un film d’amour dans ce monde de brutes. Et l’accompagnement idéal d’une soirée d’automne un peu déprimante.

À l’Utopia.

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