Armes nucléaires : Dangereuses et inutiles !

Déconstruire les mythes tissés autour des armes nucléaires, voilà l’objectif du livre de Ward Wilson. Il en conclut qu’on doit – et qu’on peut – mener des négociations pour se défaire de ces engins périlleux.

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(Photo : INTERNET – Marcin_n Quibik CC-BY-SA 2.5)

La détention d’armes est dangereuse au niveau des relations entre individus ; la détention d’armes de guerre est dangereuse au niveau des relations entre États. Pourtant, sur le plan international, mis à part les pacifistes radicaux, peu de gens estiment que cette dangerosité est une raison suffisante pour s’en débarrasser. En effet, ces armes peuvent paraître utiles, ou du moins un mal nécessaire, face à des pays mal intentionnés disposant du même type d’armement.

Par contre, que dire d’armes qui ne servent à rien ? Ne faudrait-il pas s’en débarrasser au plus vite ? Surtout quand il s’agit des armes de guerre les plus dangereuses qui soient, les armes nucléaires. C’est l’argumentation avancée par l’expert américain Ward Wilson dans son livre « Five Myths About Nuclear Weapons », traduit en français et édité en mars dernier par le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Grip) bruxellois.

La preuve par Hiroshima

Inutiles, les armes nucléaires ? Pourtant, les arguments en leur faveur ne manquent pas. Ainsi, les armes nucléaires auraient été un facteur crucial du maintien de la paix après 1945, si l’on en croit l’historien John Lewis Gaddis. En 1986, celui-ci avait publié un article intitulé « La longue paix » développant cette théorie. Ward Wilson le cite dans son quatrième chapitre afin de montrer comment un argument en apparence très convaincant en faveur des armes nucléaires est basé sur une fausse évidence. En effet, même si aujourd’hui cette « longue paix » dure depuis 70 ans, rien ne prouve que cela continuera. Et Wilson de renvoyer à la longue période de paix d’après 1815 – entrecoupée comme la nôtre, bien sûr, de guerres locales et souvent courtes. Au tournant du siècle, des intellectuels avaient proposé toutes sortes d’explications, notamment celle du triomphe de l’esprit civilisé, et tendaient à conclure que la paix allait perdurer. Il n’en a rien été, et ces 99 ans de paix ont débouché sur la Grande Guerre, d’une barbarie et d’une absurdité difficilement surpassables.

Au fil du livre, Wilson se livre à ce type d’exercice pour déconstruire patiemment les mythes et sous-mythes liés à ces « armes magiques ». Le premier chapitre est ainsi entièrement consacré à l’événement fondateur des doctrines nucléaires, les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. Wilson s’attache à démontrer en détail que ce n’est pas le largage des bombes atomiques et leur pouvoir de destruction qui ont poussé le Japon à capituler. Il affirme que c’est l’entrée en guerre soviétique qui signifiait la fin des options diplomatiques et militaires restant aux dirigeants japonais. Plus généralement, Wilson exprime de forts doutes sur le fait que la destruction de villes ennemies suffise à remporter la victoire. Il utilise ce même argument, à côté de beaucoup d’autres, contre le deuxième mythe, celui de la bombe H. Celle-ci est décrite par ses adeptes comme mille fois plus puissante que celle d’Hiroshima, et constituerait donc une véritable arme absolue.

Arme absolue ou non, la menace même de son emploi semble pourtant avoir suffi à limiter la portée de nombreuses crises pendant la guerre froide. Wilson analyse en détail les événements autour de Cuba en 1962 et conclut que le président Kennedy, en instaurant le blocus, prenait le risque d’une escalade. Et de s’interroger : les spécialistes estiment qu’« il faudrait être fou pour risquer une guerre nucléaire. N’est-ce pourtant pas exactement ce que Kennedy a fait ? » En bonus, l’auteur énumère plusieurs événements qui, durant cette crise, ont failli conduire accidentellement à l’emploi d’armes atomiques tactiques et donc sans doute à l’escalade nucléaire. Ensuite, Wilson passe brièvement en revue un certain nombre d’autres crises, dont la plus effrayante est celle de 1973 : le fait qu’Israël possède l’arme nucléaire n’a pas empêché la Syrie et l’Égypte de l’attaquer – la dissuasion a donc failli. Enfin, concernant le quatrième mythe, celui de la longue paix, l’auteur avance d’autres explications possibles que l’existence des armes nucléaires.

Tous ces arguments sont convaincants ou du moins fondés. D’ailleurs, l’objectif déclaré de Wilson n’est pas de démontrer rigoureusement l’inutilité des armes nucléaires, mais d’ébranler les certitudes concernant leur utilité. Certains experts contesteront son idée que les attaques contre les populations et les infrastructures adverses ne permettraient pas la victoire, mais l’exemple de la Deuxième Guerre mondiale montre indubitablement qu’elles ne sont pas efficaces dans tous les cas.

Dissuasion, fausse évidence

Les lecteurs familiers des débats de la guerre froide regretteront que Wilson ne se réfère pas à la doctrine de la « Flexible Response » (riposte graduée) – celle-ci fait apparaître plus logiques les risques qu’ont pu prendre des dirigeants comme Kennedy. Il est vrai que cela n’enlève rien au risque de guerre nucléaire accidentelle – on est d’ailleurs surpris que l’auteur n’évoque pas les fausses alarmes qui, en 1983 et encore en 1995, ont amené le monde au bord du gouffre. Quant à la « Flexible Response » – ne pas tout de suite passer à la guerre nucléaire totale quand un affrontement militaire est enclenché -, Wilson aurait aussi pu en faire un argument en sa faveur. En effet, cette doctrine a été développée parce que celle de la « Massive Retaliation » – donc la dissuasion pure, à l’origine des mythes – s’était révélée inapplicable.

C’est sur la base de ce qui précède que Wilson s’attaque au cinquième mythe, celui qu’il n’y aurait pas d’alternative, qu’il faudrait accepter que l’humanité vit dans l’ombre de la menace nucléaire. Notons que ce fatalisme est bien plus répandu que du temps de la guerre froide. Confrontés à des scénarios concrets de guerre nucléaire, qui se retrouvaient jusque dans les romans et les premiers jeux vidéo, beaucoup de citoyens considéraient à l’époque comme urgent un désarmement nucléaire. Wilson constate que les grandes puissances continuent de détenir un grand nombre d’armes atomiques, alors que leur valeur pour éviter une guerre – ou la gagner ? – est douteuse.

Il se lance donc dans un appel à négocier un accord sur l’avenir de ces armes, entreprise difficile, mais : « Elle n’est pas impossible et la difficulté ne nous autorise pas à lever les bras au ciel avec fatalisme. » L’auteur met tout de même en garde contre l’idée d’un abandon soudain de ces armes – qu’il juge dangereux -, et plaide juste pour un moratoire sur le développement d’armes nouvelles. Cela permettrait de lancer un processus de réflexion et de négociation tenant compte de la vision développée dans le livre, à savoir le fait que l’importance de ces armes pour décourager les agressions a été surévaluée.

À la fin du livre, on trouve une liste bibliographique qui complète les notes de fin de chapitre très fouillées. La préface de Michel Rocard pour l’édition en français est intéressante, mais ne compense pas l’absence d’un index qui permettrait notamment de retrouver rapidement l’une des nombreuses références historiques. Le livre de Ward Wilson est atypique, dans le sens où l’auteur critique les armes atomiques sur un plan pratique et s’interdit de faire la morale. Il insiste aussi sur le fait qu’on peut s’attaquer au problème posé par ces armes sans attendre un gouvernement mondial ou un changement fondamental de la nature humaine. Sur certains arguments, l’auteur se livre à des digressions historiques et psychologiques qui, selon le contexte et le goût du lecteur, paraîtront tantôt convaincantes, tantôt intéressantes, tantôt agaçantes. Ils l’amènent en général à conclure que les actes et les pensées des humains ne sont pas toujours raisonnables – et qu’il vaut donc mieux qu’ils mettent de côté le joujou nucléaire avant qu’un accident n’arrive.

« Armes nucléaires – et si elles ne servaient à rien ? », Ward Wilson, éditions Grip 2015, 165 pages, 14,90 euros
Erratum : la version imprimée du woxx mentionne la date de 1961 pour la crise de Cuba.

Traité de non-prolifération : Zéro pointé

(lm) – Ces jours-ci se termine à New York la neuvième conférence de révision du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (Non-Proliferation Treaty, NPT). Ce traité avait été conclu en 1968 afin d’empêcher de nouveaux pays d’accéder à ce type d’armes, tout en engageant les pays détenteurs à réduire leurs arsenaux pour aboutir à un « traité de désarmement général et complet ». On se souvient que, en 2009, préparant le terrain pour la conférence de 2010, le président fraîchement élu Barack Obama avait annoncé que les États-Unis s’engageraient en faveur d’un monde sans armes nucléaires. Ce discours a été un grand succès : il lui a valu le prix Nobel. Hélas, la conférence de 2010 a donné peu de résultats concrets, et les choses n’ont pas avancé depuis.

Certes, les négociations avec l’Iran ont bien progressé et permettront peut-être d’aboutir à un accord dans le cadre duquel ce pays renonce de manière crédible à l’arme atomique. Cela a été rendu possible par des diplomates et politiciens – notamment Obama – favorisant la négociation et le compromis plutôt que l’affrontement. Mais cela ne change rien aux dangers émanant des arsenaux nucléaires établis – sur l’élimination desquels aucune négociation n’est prévue. Ainsi, à côté des cinq puissances nucléaires traditionnelles, on compte l’Inde et le Pakistan qui n’ont pas signé le NPT et ne se soumettent que partiellement aux contrôles de l’Agence internationale de l’énergie atomique.

Un renoncement de l’Iran pourrait en principe faciliter les négociations en vue d’une zone dénucléarisée couvrant l’ensemble du Moyen-Orient. Mais cela se heurte à la résistance d’Israël, qui détient l’arme atomique et n’a pas non plus signé le NPT. La participation de l’État hébreu à la conférence actuelle, après 20 ans d’absence, peut être vue comme un pas dans la bonne direction. Des négociations préparatoires sur une zone dénucléarisée ont également été entamées. Mais les pays arabes, notamment l’Égypte, demandent à l’ONU de prendre en main les choses. Une demande qui, au lieu de donner un coup d’accélérateur souhaitable, risque de durcir la position d’Israël et de tout faire capoter.

Les discours des grandes puissances et de leurs alliés évoquent surtout le NPT comme un cordon sanitaire contre les groupes terroristes, et accessoirement les États considérés comme dangereux. Mais ces discours servent à couvrir leur inaction et sont hypocrites : les États-Unis collaborent avec l’Inde, tandis que la Chine aide le Pakistan, alors que les deux pays ne se soumettent pas aux règles du NPT.

Alors, rien ne bouge ? Si, en fait, à la suite de la conférence NPT de 2010, un groupe de pays, parmi lesquels la Suisse, l’Autriche et la Norvège ont lancé l’« Initiative humanitaire ». Il s’agit d’une série de déclarations et de conférences traitant des conséquences humanitaires d’une éventuelle utilisation d’armes atomiques. Ces conséquences seraient tellement catastrophiques que les participants ont conclu qu’il fallait les mettre hors la loi afin de créer un monde sans armes nucléaires.

En décembre 2014, à Vienne, a été présentée l’« Austrian Pledge », la promesse autrichienne, endossée entre-temps par 93 États et demandant notamment que des armes nucléaires ne soient plus jamais utilisées, quelles que soient les circonstances. Bien entendu, les puissances nucléaires n’ont apprécié que modérément. Afin de prévenir un débat houleux lors de la conférence NPT, une initiative concurrente, mais bidon, a été lancée par l’Australie. Notons que peu de pays européens ont osé se dissocier de leurs « grands frères nucléaires » français, anglais et américain. Le Luxembourg semble avoir participé à des conférences de l’Initiative humanitaire, mais n’en est pas membre et a officiellement – et lamentablement – soutenu l’initiative fallacieuse australienne lors de la conférence.

On est loin de l’engagement d’Obama d’avancer en direction d’un monde sans armes nucléaires. Or, décennie après décennie, la crédibilité des puissances nucléaires en matière de désarmement diminue. Et le NPT apparaît de plus en plus comme un outil qui leur sert à rester entre eux, et rien d’autre. Cette évolution est à terme très dangereuse car, en matière de désarmement, s’applique l’adage bien connu : qui n’avance plus, recule.

International Campaign to Abolish Nuclear Weapons, réseau d’ONG contre les armes nucléaires : www.icanw.org

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