Art et industrie : Un dernier « Humpen » 
pour la postérité

Combiner mémoire industrielle et nouvelles technologies, c’est l’idée de départ du projet qui a mené les artistes Misch Feinen et Serge Ecker du site industriel de Schifflange à la Fonderie Massard à Kayl.

Chaud devant ! Verser le métal liquide dans les formes est une des opérations les plus critiques. (Photos : woxx)

La première sensation marquante quand on pénètre dans le hall de la Fonderie Massard, c’est l’odeur. Une odeur âcre de métal brûlant, à laquelle s’ajoute parfois une note de soufre, plane partout dans la bâtisse. Pas étonnant, vu que cette dernière n’accueille pas seulement un petit haut fourneau, mais aussi divers tonneaux en acier dans lesquels brûlent d’énormes morceaux de charbon, ajoutant à l’impression olfactive un changement permanent entre le froid de l’hiver qui s’introduit partout et un feu d’enfer qui vous cuit à moitié si vous restez trop longtemps à le contempler : « C’est leur chauffage ici. Le charbon est le même que celui qu’ils utilisent pour le haut fourneau. Une fois allumés, les tonneaux peuvent brûler pendant une semaine », explique Misch Feinen, sculpteur, batteur et pédagogue culturel du D-Kollektiv qui normalement œuvre dans un hall industriel à Dudelange.

S’il se retrouve ici, c’est que le projet « Humpen » est quelque chose de très particulier. Avec l’artiste Serge Ecker, il a planifié et exécuté l’action. Un « Humpen », ce n’est pas uniquement un verre de bière bien garni, mais aussi un conteneur utilisé dans l’industrie de l’acier pour évacuer les scories encore brûlantes, qui seront réutilisées plus tard dans la construction de routes notamment. « Nous avons eu la chance de pouvoir faire un tour dans l’ancienne fabrique Arcelormittal à Schifflange, à l’arrêt depuis plusieurs années », se rappelle Ecker. « Et puis nous sommes tombés sur le dernier ‘Humpen’ qui était encore sur le site – le dernier de son genre. Les deux usines restantes utilisent un autre type de réceptacle. »

Un « Humpen » unique

Autant dire que les deux artistes sont devenus un peu sentimentaux à la vue du « Humpen » et ont décidé de le conserver pour la postérité. Et vu qu’ils ne pouvaient pas garder l’original – qui attend lui aussi son recyclage –, ils ont décidé de s’y prendre autrement. « Dans une première phase, nous l’avons photographié de tous les côtés. Ensuite, je l’ai digitalisé, donc j’ai fabriqué une image fidèle en trois dimensions de l’objet. Ce qui était intéressant, parce que son état n’est plus originel : au cours des décennies d’utilisation, les énormes chaleurs l’ont légèrement déformé. Ce qui est aussi une marque d’unicité, un moyen de l’identifier », explique Ecker.

Misch Feinen et Serge Ecker arborent leurs « Humpen » finis.

Après l’entrée dans le monde virtuel, encore fallait-il qu’il en sorte aussi, ce fameux « Humpen ». Ce qui s’est fait au cours de la deuxième phase qui consistait dans une impression tridimensionnelle de l’objet numérisé. À partir de là, c’est Misch Feinen – de leur propre aveu, le plus tactile et pratique du duo – qui a pris les choses en main. En collaboration avec les ouvriers de la Fonderie Massard, il a fabriqué les moules qui ont servi à la reproduction en plus petit du « Humpen ».

La fonte est un processus compliqué, que la quinzaine d’ouvriers spécialisés maîtrisent en profondeur. « D’ailleurs, une bonne partie d’entre eux vient de la même région au Portugal, où déjà ils travaillaient dans une fonderie. À la fermeture de celle-ci, qui était la dernière dans leur région, ils ont trouvé un nouveau travail ici à la Fonderie Massard. Qui d’ailleurs est la dernière du genre au grand-duché, mais qui fonctionne très bien, vu que l’entreprise est assez petite et qu’elle sait exécuter des commandes spécialisées très complexes. Sa clientèle se trouve dans l’industrie lourde et aussi dans celle de l’automobile, pour laquelle la fonderie fabrique des pièces de machines. Et à ce que j’ai entendu, les carnets de commandes sont plutôt pleins », ajoute Ecker.

Le décochage du produit fini est la – presque – dernière phase du processus.

Opération industrialo-artistique

La fonte commence avec du sable. « Avant, on n’utilisait que du sable dans la fabrication. Maintenant, on le mélange à de la résine et d’autres produits pour qu’il durcisse très vite », raconte Feinen. Dans ce sable sont enterrés les moules des objets à fabriquer. Un ouvrier les place avec délicatesse dans le sable, qu’il utilise ensuite pour les recouvrir. Pendant que le tout durcit, il transperce le sable avec des clous (pour la ventilation pendant et après la fonte, les gaz devant s’échapper – sinon, il y a un risque d’explosion) et crée un autre trou dans lequel sera versée la coulée de métal liquide.

Ce qui est une opération aussi dangereuse que spectaculaire. Une fois le métal liquéfié et versé dans un conteneur, trois ouvriers transportent celui-ci vers les bacs à sable noir pour l’y verser. Après une attente d’une bonne demi-heure, deux ouvriers ouvrent les bacs et sortent les formes définitives du sable tout en débarrassant les objets (dans ce cas les « Humpen ») des parties non souhaitées, mais qui sont inséparables du processus de la fonte. Celles-ci seront d’ailleurs recyclées, tout comme le sable. La Fonderie Massard a beau avoir 145 années au compteur, cela ne l’empêche pas de s’adapter à la modernité.

Quant au résultat de cette opération industrialo-artistique, ce sera une série de 80 « Humpen » numérotés individuellement et vendus sur commande. C’est un objet intéressant, qu’on peut garder à des fins nostalgiques avant tout. Pour l’usage pratique, c’est un peu plus difficile, vu la taille et surtout le poids : « On peut l’utiliser pour boire, mais c’est assez difficile à soulever », concède Feinen. « Mais vous pouvez absolument faire bouillir une soupe dedans, le métal est fait pour conduire la chaleur, et en plus il a été traité pour le rendre inoxydable. »

Donc, rien ne vous empêchera de servir la soupe à votre famille dans des « Humpen » originaux, si vous réussissez à vous lasser des 80 répliques.


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