Catalogne: Tout ce qu’il faut savoir

Au terme d’une escalade de la tension importante et d’une journée émaillée de violences policières, la situation en Catalogne est bloquée. Une solution politique est-elle encore possible ? Une analyse.

La police espagnole saisit des urnes utilisées dans le référendum. (© EPA-EFE)

Plus de 800 blessés, c’est le bilan au terme d’une journée marquée de violences policières. Dimanche, un référendum s’est tenu en Catalogne. « Voulez-vous que la Catalogne devienne un État indépendant en forme de république ? », voilà la question qui était posée. Le référendum, déclaré anticonstitutionnel par le Tribunal Constitucional – la Constitution espagnole stipule entre autres que l’unité de la nation espagnole est « indissoluble » -, avait été interdit par le gouvernement de Madrid.

Face au refus de dialogue du gouvernement central, le gouvernement régional catalan, formé par une coalition de partis indépendantistes – qui n’avaient ensemble reçu que 47,8 pour cent des voix lors des élections de 2015, mais qui disposent d’une majorité au parlement -, a choisi la voie de la désobéissance ouverte. Face à eux, un Mariano Rajoy impassible, refusant toute négociation sur la question nationale ou un éventuel référendum : le chef du gouvernement minoritaire toléré par les socialistes du PSOE était décidé à ne pas céder d’un pouce. « Il n’y aura pas de référendum », n’arrêtait-il pas de répéter.

Le référendum a eu lieu

Finalement, il y a eu référendum. Face à l’attitude défiante du gouvernement catalan, conscient de l’impossibilité d’empêcher la tenue de la consultation, l’administration Rajoy était prête à tout pour empêcher que le résultat soit recevable. Pour cela, elle a procédé à des perquisitions et a fait arrêter de hauts fonctionnaires appartenant à un groupe de travail chargé de l’organisation du scrutin. Elle a fait fermer des sites web et bloquer le système de comptage électronique des voix, confisqué des bulletins de vote et des urnes. Elle aussi placé sous le contrôle du ministère de l’Intérieur espagnol la police régionale catalane, les Mossos d’Esquadra, et envoyé 6.000 policiers supplémentaires en Catalogne.

Les bulletins du vote du référendum de dimanche. (© Miquel Bohigas Costabella)

Dimanche, quand les Mossos ont refusé d’évacuer les bureaux de vote, ce sont la Guardia Civil et la Policía Nacional qui sont intervenues. Les images de cette intervention sont désormais tristement célèbres : faisant usage d’une force totalement disproportionnée face aux électeurs catalans pacifiques – il n’y a, pour l’instant, aucune information concernant d’éventuelles violences du côté catalan -, l’intervention s’est soldée par des centaines de blessés.

Les images de personnes en sang et les vidéos de policiers casqués et cagoulés agressant des gens pour entrer dans les locaux de vote ont fait le tour de monde en peu de temps. Si bien que les autorités madrilènes ont dû révoquer un ordre précédemment donné aux forces de police : celui de lancer une nouvelle tentative de confisquer les urnes une fois le scrutin terminé.

Le référendum s’est néanmoins tenu. Avec un taux de participation de 42 pour cent, la participation était plutôt forte, au vu des circonstances. Selon Barcelone, 90 pour cent des électeurs auraient dit oui à l’indépendance de la Catalogne. Seuls 7,8 pour cent des participants se sont exprimés en faveur du non. Le résultat est sans véritable surprise : la très grande majorité des opposants à l’indépendance n’ont pas participé au scrutin.

Le premier ministre espagnol Mariano Rajoy. (© Wikimedia)

À qui la faute ?

Rajoy et son parti sont désignés comme coupables de la situation actuelle par de nombreux observateurs. En 2006, le Partido Popular avait déposé un recours, devant le Tribunal constitutionnel, contre le statut d’autonomie de la Catalogne, obtenu cinq années auparavant au terme de négociations entre le gouvernement socialiste espagnol et le gouvernement régional catalan. Le Tribunal Constitucional, très politisé et très marqué à droite, avait, en 2010, donné raison au PP et révoqué une partie du statut d’autonomie catalan. Couplée à la crise économique et à la cure d’austérité préconisée par le gouvernement conservateur, cette décision avait largement contribué à jeter les bases du conflit actuel. Le refus de tout dialogue de la part de Rajoy, mais aussi l’unilatéralisme assumé du gouvernement catalan ont contribué à l’enlisement de la situation.

Que disent les principaux concernés ?

Le président du Govern catalan, Carles Puigdemont, a déclaré dimanche soir que la Catalogne avait « gagné le droit d’être un État indépendant ». Il a dit vouloir transmettre les résultats du référendum au parlement catalan qui lui pourrait déclarer l’indépendance de façon unilatérale dans les 48 heures. Par ailleurs, tous les grands syndicats et les organisations de la société civile appellent à une grève générale le 3 octobre afin de dénoncer la répression de dimanche et de demander une solution politique.

Le président du Govern catalan, Carles Puigdemont.    (© Wikimedia)

De son côté, le gouvernement espagnol s’est félicité de l’action des forces de l’ordre de dimanche. Pour Mariano Rajoy, « il n’y a pas eu de référendum », tout au plus une « mise en scène ». Le chef de gouvernement s’est dit prêt à faire « tout ce que permet la loi » pour empêcher une déclaration d’indépendance unilatérale. D’ailleurs, l’arrestation de Puigdemont, de la présidente du parlement catalan Forcadell et d’autres dignitaires du gouvernement régional n’est pas à exclure. Les socialistes espagnols se sont exprimés en faveur du « dialogue ».

Quelles réactions internationales ?

La Commission européenne a réagi timidement : tout en exprimant sa confiance en Rajoy pour gérer la situation, le porte-parole de la commission, Margaritis Schinas a condamné l’usage de la violence. Par ailleurs, le chef de file des libéraux au Parlement européen, Guy Verhofstadt, a estimé qu’il était « grand temps d’enclencher la désescalade ». Tout comme le député européen luxembourgeois Claude Turmes (Déi Gréng), qui a expliqué sur les réseaux sociaux que « dans l’Union européenne, nous cherchons des solutions par le dialogue, non pas la violence ». Le ministre des Affaires étrangères du Luxembourg Jean Asselborn a quant à lui proposé une médiation de l’Union européenne. Amnesty International a condamné la répression policière.

Et maintenant ?

Plusieurs scénarios sont désormais possibles :

Une mobilisation massive pourrait conférer une position de force au gouvernement catalan. (© Jordi Ventura i Plans)

Une nouvelle escalade de la tension

Si le gouvernement régional catalan décide de suivre sa propre « feuille de route » vers l’indépendance, il pourrait déclarer l’indépendance de façon unilatérale, ce qui équivaudrait à une nouvelle escalade. Sur la scène internationale, qui est plutôt favorable à la cause catalane après la répression de dimanche, la Catalogne pourrait se retrouver isolée ; la participation de moins de 50 pour cent au référendum ne légitimerait pas une déclaration unilatérale. Le gouvernement central pourrait déclencher l’article 155 de la Constitution, qui permet à l’État central de reprendre tout le contrôle sur une région autonome en cas de manquement grave aux obligations constitutionnelles. La situation pourrait continuer de s’envenimer, le président catalan et une partie de l’exécutif être arrêtés.

Un rapport de force et des élections anticipées en Catalogne

C’est le scénario le plus probable : une mobilisation massive de la population catalane dans la rue, notamment à l’occasion de la grève générale du 3 octobre, et l’installation d’un rapport de force qui jouerait en faveur des indépendantistes. Le gouvernement central pourrait être forcé à engager des négociations en vue de plus d’autonomie, voire d’une future révision constitutionnelle. Parallèlement, Carles Puigdemont pourrait convoquer des élections anticipées et espérer obtenir une majorité absolue pour les séparatistes cette fois. Ce qui lui conférerait la position de force nécessaire à mener à bien d’éventuelles négociations. Des négociations qui pourraient par ailleurs se tenir avec l’appui de l’Union européenne.

Des élections anticipées en Espagne

Mariano Rajoy conduit un gouvernement minoritaire, toléré par les socialistes et nécessitant l’appui des nationalistes modérés basques du PNV pour le vote de son budget. Il est fragilisé après les agissements de dimanche. Le PNV, sensible à la question des minorités, pourrait décider de se tourner contre lui, le forçant à démissionner et à convoquer des élections anticipées. De telles élections pourraient déboucher sur une majorité progressiste, apte à engager une possible révision constitutionnelle qui pourrait, par exemple, prévoir la possibilité d’un référendum légal. Si Podemos appelle un tel scénario de ses vœux, le PSOE garde des distances pour le moment. D’ailleurs, une révision constitutionnelle nécessitant les trois cinquièmes des voix au Congrès comme au Sénat, des négociations avec le PP seraient nécessaires. La révision constitutionnelle devrait très probablement être soumise à un référendum.

 


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