Christophe Barratier : L’homme qui valait 
4,9 milliards


L’histoire – controversée – du trader Jérôme Kerviel se trouve au centre du film de Christophe Barratier, qui en fait une icône en même temps qu’il dénonce son côté plus sombre.

Dans le vivier des traders, l’acteur luxembourgeois Luc Schiltz (à gauche) fait très bonne figure aussi.

Dans le vivier des traders, l’acteur luxembourgeois Luc Schiltz (à gauche) fait très bonne figure aussi.

Lorsqu’il entre au « middle office » de la Société générale en 2000, Jérôme Kerviel a, comme tous les jeunes gens qui se sont efforcés pendant des années à apprendre le métier de banquier, la vie devant lui. D’origine plutôt modeste, ce Breton venu à Paris conquérir le monde, profitant d’un ascenseur social qui fonctionnait encore à peu près à l’époque, travaille désormais au cœur de la finance française – au siège de la Société générale, situé à la Défense.

Très vite, il apprendra qu’être le petit nouveau du « middle » n’est pas la fin des humiliations. Tout au contraire : les vrais durs, ce sont les traders du « front office », ceux qui jonglent avec les millions, qui prennent des risques pour augmenter encore et encore la fortune de la banque – autant qu’encaisser des bonus mirobolants. C’est un monde à part que le jeune provincial admire. Tellement, d’ailleurs, qu’il se dit prêt à tout pour rejoindre la meute des loups de la Défense. Et, petit à petit, il commence à grimper les échelons, jusqu’au jour où il devient lui-même le trader le plus compétent de la banque. Muni d’un sang-froid hors norme, il prend souvent le risque de parier contre les marchés – et gagne gros lorsqu’il mise contre les cours des assureurs au moment des attentats de Londres. Pourtant, manipuler des sommes d’argent aussi importantes tous les jours finit par lui monter à la tête, et c’est assez vite qu’il se retrouve dans une situation inextricable où se mélangent ses prises de risques, l’engagement du montant colossal de 50 milliards d’euros et la crise des subprimes qui frappe de plein fouet les marchés financiers en 2008.

Qu’un tel film nous soit servi par un réalisateur comme Christophe Barratier, qui est surtout connu pour son cinéma bon enfant (« Les choristes » par exemple) peut étonner. On aurait plutôt attendu quelqu’un labellisé « cinéaste engagé ».

N’empêche, peut-être est-ce la raison pour laquelle « L’outsider » en devient un film aussi ambivalent. Certes, la figure de Jérôme Kerviel est partiellement attachante : le jeune naïf corrompu par le méchant monde de la finance et qui dépasse toutes les limites, c’est l’apprenti sorcier tout craché. Et probablement la raison pour laquelle le vrai Kerviel a attiré tant de sympathies populaires, même à gauche, parce qu’on pouvait projeter sur lui cette image d’ingénu.

Mais Barratier montre aussi un autre Kerviel, plus sombre celui-là. Un personnage agressif et têtu, qui perd son sang-froid lorsque sa copine le questionne sur ses motifs. Et un trader volontairement cynique qui ne voit que les courbes qui se déploient sur ses écrans, sans prendre en compte qu’en jonglant avec de telles sommes, il joue aussi avec les vies et les destinées d’êtres humains bien réels.

Par contre, que la Société générale n’aime pas le film reste compréhensible. Après une campagne de « nettoyage » intense où même la tête du PDG a roulé, le sujet reste sensible. Car comment un client peut-il faire confiance à une banque qui laisse un de ses traders engager 1,8 fois la capitalisation boursière de son employeur – les fameux 50 milliards ? Une banque qui, comme toutes les autres affectées par la crise, a été sauvée par les deniers publics et qui en retour ne se laisse amener qu’à une transparence de façade qui ne trompe personne ?

En fin de compte, « L’outsider » démonte très bien le mythe d’une banque responsable, tout en racontant une intrigue passionnante. Ce qui rend le film, malgré quelques longueurs et une histoire d’amour qui n’a vraiment rien à voir avec le scénario, une œuvre importante qu’il faut avoir vue pour comprendre un des plus gros scandales financiers français.

À l’Utopolis Belval. Tous les horaires sur le site.

L’évaluation du woxx : XX


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