Christophe Wagner
 : Birth of a Nation


« Eng nei Zäit » transfère au format grand écran un secret de polichinelle : le Luxembourg après la guerre, c’était plus compliqué que les résistants et les collabos.

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Remuer dans les imbroglios de guerre, ça ne plaît pas forcément à tout le monde. (Photo : Werner Schiltz)

Jules Ternes rejoint sa ville natale de Diekirch dans un contexte difficile. Celle-ci a été détruite par la bataille des Ardennes qui vient de faire rage, ses habitants sont divisés entre les résistants – qui viennent de former l’« Unioun » – et les autres, tous suspectés d’avoir collaboré à un degré ou un autre avec l’occupant nazi. Même après le départ des troupes allemandes, la ville et les villages alentour restent divisés entre boches et Luxembourgeois – juste que, cette fois, c’est dans les têtes des gens que ça se passe. Comme si cela ne suffisait pas, Jules porte un autre lourd secret : lui, l’ancien maquisard que tout le monde prend pour un héros, a cafté ses camarades à la Gestapo – sous la torture et après menace de mort certes, mais au fond il est un traître. Tandis qu’il attend le retour de son père, qui a été déporté dans un camp de travail parce qu’il a fui la conscription allemande, il renoue avec Léonie, une fille du village. Le hic : elle occupe un emploi de bonne dans une ferme appartenant à des Allemands. Alors que tout le monde suspecte ces derniers d’avoir collaboré, ils se font assassiner sauvagement, tout comme Léonie. Jules, entre-temps devenu gendarme auxiliaire, commence alors à mener sa propre enquête et remue les secrets engloutis pendant les années de guerre et de disette, tout en ne se faisant pas que des amis.

Le mérite d’« Eng nei Zäit » est sûrement d’avoir transposé une matière et une intrigue complexes dans un format grand public. Échappant à et même contredisant l’orthodoxie historique d’un peuple uni soumis à la grande-duchesse Charlotte et saluant le retour du gouvernement en exil de façon unanime, il participe aussi de cette « autre façon d’écrire l’histoire » qui a été inaugurée officiellement avec l’adoption du « rapport Artuso » à la Chambre des députés. S’y ajoute que le film se base sur des événements réels : le quintuple meurtre du « Waldhaff » a bien eu lieu et les victimes étaient réellement des Allemands soumis à l’ostracisme de leur voisinage. Même si les conclusions que Christophe Wagner tire de l’affaire sont fictionnelles – de sérieux doutes persistent quant à la culpabilité du semi-clochard (Nicolas Bernardy en réalité, Jupp Glesener dans le film) finalement mené à la potence et exécuté.

L’ambivalence des personnages principaux est une autre qualité d’« Eng nei Zäit ». La guerre est une période qui impose à chacun de faire des choix, où même celui de rester le plus possible à l’écart prend une signification – qui parfois est loin d’être la meilleure. Le film montre très bien comment ce mélange d’intrigues et de mensonges infiltre le nouvel État luxembourgeois et ses institutions qui sont en train de se rebâtir. Et aussi comment les habitants de cette époque ont vécu très différemment ce moment difficile et chaotique de ce qu’on évoque dans les livres d’histoire. En ce sens, « Eng nei Zäit » ébrèche la chape de plomb du mythe national qui est restée en place bien trop longtemps après la guerre. Et pourrait aussi servir à une certaine libération de la parole chez les témoins d’antan. En tout cas, le programme d’accompagnement – une exposition à Neimënster et un colloque le weekend du 23 octobre – vise à élargir le débat au-delà de la fiction.

Finalement, il convient aussi de louer les acteurs – presque tous issus du cru national – et la réalisation, dans un film luxembourgeois sans moments pénibles et captivant jusqu’à la dernière minute.

Aux Utopolis Kirchberg et Belval.

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