Claude Frisoni
 : Gare au Disasta !

Avec « Lettre d’amour au peuple qui ne connaissait pas le verbe aimer », Claude Frisoni signe un appel pour le droit de vote des résidents étrangers et livre une fine analyse de la société luxembourgeoise.

1321regards_frisoniÀ 1.750 kilomètres de l’Australie se trouve le Vanuatu. Baptisé Nouvelles-Hébrides par l’explorateur James Cook, l’archipel fut géré, jusqu’à son accession à l’indépendance, conjointement par la France et l’Angleterre. Avec l’indépendance, les Nouvelles-Hébrides deviennent le Vanuatu. Les habitants communiquent entre eux en bislama, langue issue de l’anglais avec des éléments français, mais le pays compte trois langues officielles : anglais, français et bislama.

À quelques centaines de kilomètres du Vanuatu se situe le Vatounu, pays imaginaire inventé par Claude Frisoni. C’est là que se déroule l’histoire de « Lettre d’amour au peuple qui ne connaissait pas le verbe aimer ». Le personnage principal s’appelle Johnny et a servi de « Grand Chef » à son pays.

Le Vatounu a quelques légères ressemblances avec un autre petit pays, situé à l’autre bout du monde : le Luxembourg. Mais les ressemblances sont, c’est ce qu’affirme l’auteur dans son introduction, purement fortuites.

Si l’économie du Vatounu a été longtemps bâtie sur l’industrie des nodules polymétalliques, une crise a frappé le pays dans les années soixante et signé le déclin de l’industrie. Mais, de par le pragmatisme de ses habitants, le Vatounu a vite su s’adapter : en un temps record, le pays est devenu un centre de la finance internationale.

Rapidement, la société vatounusienne s’adapte. C’est le « gold rush », les ouvriers et paysans qu’étaient les Vatounusiens deviennent employés de banque, les propriétaires de terres agricoles, promoteurs immobiliers. Une nouvelle caste de fonctionnaires extrêmement bien payés émerge.

Afin de faire fonctionner l’économie, on fait d’abord venir des Philippins pour accomplir les boulots les moins prisés par les Vatounusiens, puis des « travailleurs transiliens » des îles voisines qui, tous les matins, arrivent sur l’île en bateau, et repartent le soir.

Le Vatounu a quelques légères ressemblances avec un autre petit pays, situé à l’autre bout du monde : le Luxembourg.

L’accueil des étrangers se passe globalement bien, tant que chacun reste à sa place dans la hiérarchie sociale et tant que la religion – non officielle – du pays est respectée : le culte de John Frum. Arrivé au Vatounu avec la fin de la guerre du Pacifique et de l’occupation japonaise, le culte de John Frum est caractérisé par la vénération des biens matériels et par la croyance en la croissance éternelle.

Plus on est riche, plus John Frum est content, et il donne encore plus – il ne juge pas sur ce qu’on est, mais seulement sur ce qu’on a. Et il favorise la compétition : ainsi, les Vatounusiens commencent à importer des voitures de plus en plus chères, de plus en plus grandes ; chacun fait concurrence à son voisin. Mais attention : il faut respecter des règles. La nouvelle voiture doit être plus grande, plus luxueuse et plus chère que celle du voisin, mais en aucun cas elle ne doit apparaître comme extravagante. Ce qui importe, c’est le prix.

Prier, communiquer avec John Frum ne peut que se faire dans la langue véhiculaire des Vatounusiens : le bislama, langue qui ne connaît pas le verbe aimer ni le futur, mais toutes les variations du verbe avoir. Car, avec l’arrivée des étrangers et des transiliens, les Vatounusiens ont bien fait attention à sécuriser leur position dans la société du pays. L’utilisation du bislama distingue les nationaux des étrangers.

C’est le bislama d’ailleurs qui va tout faire basculer : de plus en plus de Vatounusiens veulent qu’il soit établi comme seule langue nationale, reconnue internationalement. Aux yeux des défenseurs de la langue, le trilinguisme doit être repoussé. L’ambiance sur l’île se détériore, les ressentiments chauvins et xénophobes font surface, d’abord sur l’internet puis dans la réalité, et un brillant manipulateur d’extrême droite utilise les débats autour de la langue à son avantage. Mais personne ne s’en préoccupe vraiment et les choses suivent leur cours. Jusqu’à ce que l’idée d’un référendum sur le droit de vote des étrangers cristallise les peurs et les préjugés et fasse monter la tension d’un cran. Le référendum ouvrira la voie à la grande catastrophe, le Disasta.

Claude Frisoni manie la langue française comme très peu de gens savent le faire.

On peut partager ou ne pas partager le constat de Frisoni – selon lui, une question comme celle du droit de vote des résidents étrangers est beaucoup trop importante et beaucoup trop sujette à toutes sortes de ressentiments pour laisser le peuple trancher, en gros. En tout cas, le livre fournit l’argumentation qui va avec. Une argumentation raffinée et logique qui fait comprendre le point de vue de l’auteur. Et puis, en effet, certaines avancées historiques, comme l’abolition de la peine de mort, n’auraient peut-être jamais pu se faire si on avait procédé à un référendum à leur sujet.

Quoi qu’il en soit, Claude Frisoni manie la langue française comme très peu de gens savent le faire, surtout au Luxembourg. Le « conte philosophique » qu’est « Lettre d’amour au peuple qui ne connaissait pas le verbe aimer » est en même temps agréable à lire et sophistiqué d’un point de vue linguistique.

Avec la verve qui lui est propre – bien connue des lecteurs de sa chronique hebdomadaire dans le Jeudi – Claude Frisoni signe ici une œuvre d’exception, qui brille par sa capacité d’analyse extraordinaire. L’auteur excelle surtout quand il s’agit de dépeindre la société luxembourgeoise – ou vatounusienne, si vous préférez – jusque dans ses moindres détails, avec tous ses défauts, mais aussi ses atouts qui peuvent vite devenir des défauts.

Si la fin du livre peut paraître quelque peu prévisible et à la limite du pathétique – ce qui est néanmoins nécessaire pour que l’histoire se transforme en appel adressé au Luxembourg -, le titre est lui bien choisi. Il s’agit en effet d’une lettre d’amour, même si cela n’a pas été perçu ainsi par tout le monde. Une lettre d’amour critique certes, très critique par moments, mais honnête, et non pas destinée à décrier le Luxembourg et ses habitants, mais à favoriser le débat au sein de cette société luxembourgeoise très souvent renfermée sur elle-même. Un appel finalement, contre les nationalismes et pour une société ouverte, consciente de ses défauts et prête à débattre de tout.

Claude Frisoni : « Lettre d’amour au peuple qui ne connaissait pas le verbe aimer », Éditions Guy Binsfeld, 138 pages.

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