Courrier des lecteur-trice-s : Qui a besoin d’une interdiction ?

L’argument de l’égalité des sexes ne permet pas de justifier l’acceptation de l’interdiction du voile intégral par la CNFL, estime la militante féministe Thérèse Gorza.

Femme afghane dévoilée, avec burqa au fond. Lithographie de l’émissaire britannique James Rattray réalisée vers 1840.

L’avis du CNFL en ce qui concerne l’interdiction du port du voile intégral (même si la loi utilise une terminologie plus inoffensive) se résume à une acceptation de cette interdiction. Même si le texte en question, publié sur le site web du conseil, se veut nuancé et arbore l’étiquette féministe, il tombe bien dans le piège. Le CNFL « peut concevoir son interdiction non pas au nom du ‘vivre ensemble’, mais bien au nom de la défense de l’égalité des sexes ». Pourquoi une loi, si elle s’applique uniquement à une douzaine de femmes au grand-duché ? La question que le CNFL a lui-même posée aurait dû avoir une réponse claire et nette de sa part ! Nous n’avons pas besoin d’une telle loi ! Ni pour le vivre ensemble, ni pour l’égalité de genre, ni non plus pour la sécurité des citoyens !

N’imposons pas notre vue des choses et n’interdisons pas une quelconque tenue vestimentaire !

Le CNFL le dit lui-même : il y a d’autres chantiers beaucoup plus importants qui doivent être entamés ou finalisés. Toute féministe peut les nommer. Un de ces chantiers doit être l’aide aux femmes (réfugiées ou non) qui se sentent menacées, violentées, forcées de faire ce qu’elles ne veulent pas, en mettant en place des structures d’accueil et en leur portant secours.

Et, mesdames, laissons au moins aux femmes musulmanes le choix (comme à toute femme d’ailleurs). Efforçons-nous de leur venir en aide – si elles le souhaitent ! – mais ne leur imposons pas, contravention à l’appui, notre vue des choses, ou ne leur interdisons pas une quelconque tenue vestimentaire qu’elles croient être une pratique religieuse comme nous n’interdisons pas aux bonnes sœurs de se vêtir d’habits religieux. D’ailleurs, ces dernières aussi se révoltent contre le port obligatoire de l’habit comme il y a des femmes musulmanes qui refusent le port de la burqa ou du hijab.

J’ai confiance en les femmes. Je leur accorde le droit, la responsabilité de lutter elles-mêmes pour ce qui leur est important, et cela dans n’importe quelle partie du monde. En tant que féministe blanche, vivant en Europe, dans un pays industrialisé et très riche, je ne m’accorde pas le droit de donner des leçons aux femmes musulmanes, attitude qui a pour moi un air de néocolonialisme. Cela me rappelle un épisode de mes débuts féministes, lorsque des femmes américaines, féministes blanches, appartenant à la classe moyenne et en général aisées, qui voulaient lutter contre la violence à l’égard des femmes, ont fait une marche de nuit dans des quartiers ayant une population à majorité noire. Les femmes noires du quartier ont eu tendance à se mettre plutôt du côté de leurs maris noirs, souvent sans emploi ou mal payés. Comme si la violence avait une couleur de peau ! Comme si l’oppression des femmes était le fait d’une religion spécifique.

Les adversaires des droits des femmes sont les mêmes racistes qui refusent d’accueillir des femmes réfugiées.

Une autre raison pour laquelle je ne peux souscrire à la position du CNFL, si nuancée soit-elle, mais acceptant en dernier lieu l’interdiction, est celle que je ne veux en aucun cas être mise dans le même sac que les ADR, AfD et autres Kurz et Strache (en Autriche, on veut interdire le foulard pour les enfants dans les écoles fondamentales…), et surtout pas avec l’extrême droite de Le Pen (que ce soit le père ou la fille). Et n’allez surtout pas me dire que ces gens-là défendent les intérêts des femmes.

Au lieu de discuter d’un problème qui n’en est pas un, concentrons-nous ensemble sur la défense de nos acquis, comme le droit à l’IVG par exemple, qui est menacé dans pas mal de pays de l’Union européenne. Les protagonistes de ces démantèlements sont les mêmes racistes qui refusent d’accueillir des femmes réfugiées ; parions même que la raison de la fuite de celles-ci était qu’elles ne veulent pas porter la burqa !

Engageons-nous pour des salaires décents, des pensions décentes, une sécurité sociale et un système de santé performant pour sortir les femmes de la précarité (40 pour cent des familles monoparentales – en grande majorité avec une femme comme cheffe de ménage – sont pauvres !).

Bannissons la violence domestique (musulmane, chrétienne ou bouddhiste) et offrons aux femmes la meilleure aide possible pour les sortir de l’enfer dont elles souffrent du fait d’un partenaire violent. Battons-nous contre la publicité sexiste qui fait du corps des femmes une marchandise. Défendons enfin les droits des communautés LGBTIQ de vivre librement leur orientation sexuelle.

En revanche, battons-nous contre les tenues vestimentaires imposées, et défendons le droit de nous vêtir comme bon nous semble, par exemple le droit de porter une minijupe sans être importunées. Et ne nous leurrons pas, même le port de la burqa ne fait pas obstacle au harcèlement et à la violence sexuelle, les femmes en question nous le confirmeront. Pour ce faire, nul besoin d’une interdiction ! Même des femmes en voile intégral seront les bienvenues dans nos rangs !

Signé : Thérèse Gorza, 
féministe intégrale.



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