Cuba, entre continuité et renouveau
 : La tranquillité, toujours

Cuba vient de changer de chef d’État. Un événement qui pourrait passer inaperçu, tellement il s’inscrit dans la continuité. Mais sur l’île, une certaine tension régnait tout de même pendant cette passation de pouvoir. Plongée subjective dans l’histoire et l’actualité d’un pays qui résiste tant bien que mal à l’air du temps.

Ici, on a peur du stress qui règne dans les pays capitalistes. (Photos : David Angel)

Une lourde chaleur pèse sur Viñales en cette fin d’après-midi. Les rues sont désertes dans la petite ville de 27.000 habitant-e-s, à deux heures de La Havane. Les quelques touristes qui errent dans les rues poussiéreuses du centre-ville ont pour seule compagnie les chiens, errants eux aussi. Seule une poignée de jeunes hommes résiste à l’ardeur du soleil, discutant devant le capot ouvert d’une vieille Lada.

À travers les portes ouvertes des maisons, on peut apercevoir des télés allumées. Point de sieste aujourd’hui, des familles entières sont rassemblées devant les écrans de production chinoise. Parfois, deux télés sont allumées en même temps : sur l’une, on regarde la Copa Libertadores, compétition regroupant les meilleurs clubs de football sud-américains ; sur l’autre, Cubavisión, chaîne de télé publique et l’une des cinq chaînes accessibles à Cuba.

Ici, le jeudi 19 avril 2018, c’est « año 60 de la revolución ». Ce n’est pas un jour comme les autres. Aujourd’hui, une ère prend fin : celle des frères Castro, arrivés au pouvoir en 1959 à la suite d’une révolution victorieuse. D’abord Fidel, né en 1926, avocat de formation et commandant en chef « de tous les Cubains » jusqu’à sa mort en 2016. Ensuite Raúl, son frère cadet, général des forces armées révolutionnaires et chef de l’État depuis 2008.

« Un proceso emancipador que continuá » (« Un processus émancipateur qui continue »), titre « Granma », organe officiel du Parti communiste cubain et principal quotidien du pays. À la télé, les images de Raúl Castro ovationné par les 605 parlementaires de l’Asamblea nacional del Poder Popular (Assemblée nationale du pouvoir populaire) sont entrecoupées par des images historiques. Raúl à la tête d’un groupe de guérilleros dans la Sierra Maestra, point de départ de la révolution. Raúl entouré de Che Guevara et de Camile Cienfuegos. Raúl saluant la foule. Raúl embrassant son frère Fidel.

« Aujourd’hui et demain vont être des jours dangereux », dit Yeni, propriétaire d’une « casa particular », une de ces chambres d’hôtes autorisées depuis 2011 et dont le nombre a explosé depuis. La femme maigre aux courts cheveux teints en blond est inquiète. « On ne sait jamais ce qui va se passer », lance-t-elle avant de se retourner à nouveau vers sa télé.

Pas d’appartements 
de haut standing à Cuba. Mais pas de crise du logement non plus.

« Aujourd’hui et demain vont être des jours dangereux. »

La crainte d’une action militaire américaine est toujours présente à Cuba. Si une certaine détente a eu lieu sous Barack Obama – qui avait même visité l’île, chose inédite pour un président américain depuis la prise du pouvoir par les castristes –, l’élection de Trump a de nouveau changé la donne. Il a, en partie, annulé l’accord conclu fin 2014. Celui-ci rétablissait des relations entre Cuba et les États-Unis après de longues années de gel diplomatique et levait en partie le blocus économique de l’île, en place depuis 1962.

Le jour de la passation de pouvoirs entre Raúl Castro et son successeur, Miguel Diaz-Canel, 57 ans, que le « New York Times » décrit comme un « Communist Party loyalist », est aussi l’anniversaire de l’échec de l’invasion du débarquement de la baie des Cochons. En 1961, environ 1.400 exilés cubains entraînés et financés par la CIA avaient débarqué à Cuba avec comme objectif le renversement de Fidel Castro. L’opération s’était soldée par un échec cuisant.

Miguel Diaz-Canel, lui, avait un an lors du débarquement. Membre du comité central du parti communiste cubain depuis 1991, il est décrit comme un technocrate qui a su se faire remarquer par le leadership du parti sans pour autant trop attirer l’attention des médias étrangers. Relativement jeune, du moins comparé à ses prédécesseurs, on lui prête une passion pour l’art. Chose inédite, il possède un profil Facebook – contrairement à la grande majorité des Cubain-e-s. Il y publie des textes sur la lutte contre la corruption, sur l’héritage de Karl Marx ou encore sur sa conception du pouvoir. Et explique que s’il a décidé d’avoir un profil – géré par son fils, soit dit au passage – accessible à tous, c’est pour qu’un débat démocratique puisse y avoir lieu.

Maikel et Luis, habitants d’un quartier périphérique de La Havane, ne cachent pas leur désarroi face à la pauvreté ambiante. Ils rêvent de voir la tour Eiffel.

En arpentant les rues de La Havane, on peut tomber çà et là sur des rassemblements de personnes assises au milieu d’une place, les yeux rivés sur leur smartphone ou, chose rare, leur ordinateur portable. L’internet, à Cuba, ce n’est qu’à quelques rares endroits, dont des hôtels, des places ou encore des parcs publics. Par ailleurs, pour se connecter au Wi-Fi, il faut acheter une carte contenant un code, puis taper le code sur la page d’accueil.

Le fait qu’il y ait l’internet, c’est en partie à Diaz-Canel qu’on le doit. Lui qui, avant de devenir chef d’État, était ministre de l’Enseignement supérieur s’est publiquement prononcé en faveur de l’introduction du réseau sur l’île. Tout comme il a appuyé les réformes économiques de son prédécesseur. Des réformes visant à entrouvrir l’économie du pays à un petit secteur privé, surtout en matière de tourisme – et qui, mêlées à la levée partielle du blocus sous Obama, ont réussi à faire doubler le PIB en dix ans.

Sans pour autant emprunter les voies chinoise ou vietnamienne, qui, en quelques années, ont tout autant boosté les PIB de leurs pays respectifs qu’elles ont fait exploser les inégalités. À Cuba, il y a les pauvres et puis ceux et celles qui sont un peu moins pauvres, mais il n’y a, à vue d’œil, pas de riches. Tout comme, contrairement à ce que l’on peut observer chez le frère vietnamien, le socialisme cubain a, jusqu’à présent, réussi à éviter l’implantation de grandes enseignes multinationales. Et voilà toute la difficulté de cette ouverture partielle de l’économie au secteur privé : ouvrir assez pour laisser libre voie à l’inventivité des Cubain-e-s sans pour autant laisser s’implanter le « virus capitaliste ».

« On vit au jour le jour. »

« Depuis que l’autre fou est au pouvoir aux États-Unis, les choses vont de plus en plus mal à nouveau », grogne Abel. Le jeune homme musclé, cheveux rasés, chaussures Nike aux pieds, est ingénieur en télécommunications et habite à La Havane. D’un pas ferme, il arpente les rues du Barrio Chino (quartier chinois), qui doit son nom à la présence des quelque 150.000 immigré-e-s chinois-es arrivées au début des années 1800 pour travailler dans les plantations de canne à sucre.

Ici, Abel connaît tout le monde. Dans les rues de ce quartier bouillonnant, bruyant, mais pas stressant, les vendeurs d’oignons à la sauvette croisent ouvriers municipaux, écoliers en uniforme et, une fois de plus, chiens errants. Abel salue un homme avec une chaîne en or touchant le haut de son ventre tout rond qu’il arbore fièrement. « Comment vont les choses ? », lui lance le soixantenaire. « Todo bien », rétorque Abel en faisant un clin d’œil.

Dans les zones rurales, le cheval reste un moyen de transport répandu.

« C’est facile de tout mettre sur le dos du blocus ! »

En vérité, tout ne va pas si bien pour lui. Le jeune homme, marié à une Française tombée amoureuse lors d’un voyage à Cuba, ne compte pas rester dans l’île éternellement. « Dans quelques années, j’aimerais venir vivre en France », explique-t-il. « J’adore le fromage », prononce-t-il dans un français rudimentaire pour éclater de rire juste après. Il a déjà passé trois mois en France, à Valence, mais aussi à Paris et dans les Alpes, où il a vu de la neige pour la première fois de sa vie.

« Ne me comprends pas mal : j’adore mon pays, j’adore ma ville. On vit bien ici. Mais on ne peut jamais prévoir sur le long terme. On vit au jour le jour. » L’ingénieur, qui dit avoir fait six années d’études et qui travaille pour Etecsa, agence étatique de télécommunications, gagne l’équivalent de 25 euros par mois. Même en sachant que l’éducation, les soins de santé ou encore le logement sont gratuits, cela reste peu. Pour arrondir ses fins de mois, il loue à des touristes, lui aussi, une chambre dans sa maison. Le responsable de la mauvaise situation économique de l’île, qui, malgré l’envol de son PIB, reste très pauvre ? « C’est à cause du blocus des Américains qu’on manque de tout ici. »

Mis en place en 1962 en représailles des nationalisations d’entreprises américaines, l’embargo, « el bloqueo » pour les Cubain-e-s, se traduit par l’interdiction d’avoir des relations commerciales, économiques, financières ou diplomatiques avec Cuba. L’interdiction, aussi, d’importer ou d’exporter des marchandises entre les deux pays, ainsi que la quasi-impossibilité pour les Américains de se rendre à Cuba. Après des allègements sous Bill Clinton, ce n’est qu’en 2016, sous Obama, que le « bloqueo » a été en partie levé.

L’embargo, générant d’importantes pénuries et une grande crise économique après la chute de l’Union soviétique, jusque-là principal soutien de l’île, est aussi à l’origine de cette inventivité si prisée par les guides touristiques. « Siempre hay que luchar », dit Abel en souriant (« Il faut toujours lutter »). Il rejoint en cela Maikel et Luis, deux hommes dans leur vingtaine, croisés à Santa María, quartier périphérique de La Havane. Assis sur un muret le long d’un chemin de terre, devant une barre d’immeuble vétuste datant du temps des ingénieurs du bâtiment soviétiques envoyés à Cuba, ils regardent les gens passer, saluent un homme qui se fait appeler « El Moro », plaisantent avec les gamins qui rentrent de l’école.

Principale organisation de masse du socialisme à la cubaine, les Comites de Defensa de la Revolución sont présents dans chaque quartier et chaque village.

« Ici, il faut toujours inventer. Cuba n’est pas un pays comme les autres. Il y a toujours quelque chose qui ne marche pas », se plaint Maikel. « L’Europe, ça doit être bien », dit-il d’un ton rêveur. « J’aimerais bien voir la tour Eiffel un jour. »

Sous Raúl Castro, les conditions de sortie du territoire ont été considérablement libéralisées. Plus besoin d’invitation de l’étranger ni de « permis de sortie » au prix faramineux pour sortir de Cuba. D’ailleurs, la durée maximale autorisée de séjour à l’étranger a été portée de 11 à 24 mois. Seul un passeport est nécessaire pour cela. Un passeport qui coûte tout de même l’équivalent d’une centaine d’euros.

Une somme qui reste astronomique pour Maikel. Il travaille sur un marché et gagne l’équivalent d’une vingtaine d’euros par mois. « Tu trouves ça normal de travailler pour aussi peu d’argent ? De ne pas avoir l’internet partout ? De manquer de tout, tout le temps ? » Pour lui, l’embargo, ce n’est qu’une excuse. « C’est facile de tout mettre sur le dos du blocus ! », s’exclame-t-il. « Bon, après, ce qui est bien ici à Cuba, c’est la tranquillité. Mucha tranquilidad. »

« Vous, en Europe, vous ne faites que travailler, toujours travailler. »

C’est un mot d’ordre récurrent à Cuba. Ici, on a peur du stress qui règne dans les pays capitalistes. D’ailleurs, quelques jours avant l’arrivée de Miguel Diaz-Canel au pouvoir, « Granma » consacre une page entière au phénomène du burn-out, qui toucherait toujours plus de personnes en Amérique latine. Au Brésil, à titre d’exemple, près de 40 pour cent des salarié-e-s seraient victimes de burn-out, s’offusque le journal socialiste.

À quelques kilomètres du centre-ville de Viñales, dans une petite bourgade qui fait partie de la municipalité, le burn-out semble plus éloigné que jamais. On est le samedi 21 avril et les Américains n’ont toujours pas débarqué. La pression est retombée. En fin d’après-midi, devant une maison, quelques hommes sont en train d’étriper un cochon qu’ils viennent d’abattre. À côté d’eux, de l’eau bout dans une grande casserole sur un feu de bois. Un chien observe la scène d’un regard avide tandis qu’un coq se pavane sur le petit chemin qui longe la maison.

À quelques mètres de là, deux hommes aux allures de cow-boys, santiags aux pieds et chapeaux sur la tête, assis sur les obligatoires fauteuils à bascule, résistent tant bien que mal à la chaleur étouffante. Tandis que le cheval du premier l’attend, attaché à un arbre, le deuxième a, lui, troqué son cheval contre un scooter arborant un autocollant du Bayern de Munich.

Se réinventer de façon permanente tout en restant fidèles aux principes de la révolution, voilà la devise du nouveau pouvoir à Cuba.

Juan, celui au cheval, a la cinquantaine. Il est professeur de physique et de mathématiques dans le village avoisinant de Pinar del Río. Dans son temps libre, il vient aider ses deux frères qui cultivent un champ de tabac. « Moi, j’aime bien la vie ici », souffle-t-il. « La tranquillité, tout ça. J’ai de très bons copains espagnols qui viennent à Cuba régulièrement. Vous, en Europe, vous ne faites que travailler, toujours travailler. C’est vrai qu’on manque de beaucoup de choses et que ce n’est pas toujours facile. Mais au moins, ici, on n’est pas malades de tout ce stress. C’est bien d’avoir de l’argent et tout, mais honnêtement, moi je préfère la tranquillité qu’on a ici. » Sacrée tranquilidad.


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