Économie circulaire
 : Les petites boucles


Après la « mode » du développement durable, voici celle de l’économie circulaire. Une formule magique pour générer moins de déchets et plus de croissance, d’après ses adeptes.

C’est rond, c’est bon. Recycler 
les pneus usés, un grand classique de l’économie circulaire. (Photo : Wikimedia / MarkBuckawicki / CC0 1.0 PD)

Qu’est-ce qu’un hotspot ? Qu’est-ce que l’économie circulaire ? En tout cas, c’est important. « Le Luxembourg Circular Economy Hotspot 2017 est un événement d’envergure internationale dans le milieu de l’économie circulaire qui est organisé au Luxembourg cette année », nous apprend le communiqué du gouvernement annonçant les trois journées consacrées à ce sujet, du 20 au 22 juin. Il y aura une cérémonie d’ouverture avec conférence, une journée organisée par la Chambre de commerce baptisée « Lëtzbiz – Circular » et on clôturera sur les aspects financiers et les nouveaux « modèles d’affaires ».

S’agit-il d’écologie ou d’économie ? Pourquoi le gouvernement cherche-t-il à « déclencher un large débat public autour du sujet de la circularité et de sa mise en œuvre » ? Parce que, toujours selon le communiqué, « l’économie circulaire permet de réconcilier croissance et respect de l’environnement et elle vise à augmenter la compétitivité de l’économie luxembourgeoise et européenne ». Tout devient clair, non ?

Ça tourne

Définir l’économie circulaire n’est pas une sinécure, ni pour les experts et les communicateurs, ni pour le journaliste qui marche sur leurs pas. Revenons en arrière. En février 2015, le gouvernement avait présenté une étude sur le potentiel économique de l’économie circulaire au Luxembourg. Et assuré que celle-ci devait « permettre l’utilisation efficace des ressources, ainsi qu’une croissance intelligente, durable et inclusive, tout en débloquant des avantages économiques majeurs ». Quant à la définition, elle était fournie de manière indirecte, en expliquant que l’économie selon le « modèle linéaire », consistant à « prendre, faire, consommer et jeter », avait atteint ses limites. Une manière de présenter l’économie circulaire à partir de son antithèse qu’on retrouve dans de nombreux textes qui lui sont consacrés.

Les auteurs de l’étude soulignent le flou qui règne autour du concept et proposent une définition adaptée aux souhaits des commanditaires (traduite de l’anglais par nos soins) : « L’utilisation restaurative de matériaux et de produits dans des cycles alimentés en énergie renouvelable, chaque chose représentant une ressource pour autre chose, générant un impact économique, social et écologique positif à travers une amélioration de la qualité et de la productivité des ressources. » On retiendra surtout l’insistance sur les aspects économiques et la volonté de « positiver », afin d’attirer les investisseurs en se démarquant de l’image ringarde de la traditionnelle protection de la nature.

Tout cela sonne bien compliqué. Pourtant, pourrait-on croire, l’économie circulaire consiste simplement en des produits qui, arrivés en fin de vie, sont démontés, remis en forme et réassemblés en de nouveaux produits du même type. Idéalement, il n’y aurait ainsi ni accumulation de déchets ni épuisement des ressources, la boucle serait bouclée. Il n’en est rien : « L’économie circulaire n’est en général pas circulaire », nous apprend l’étude. Les cas d’école de l’économie circulaire consisteraient en un ensemble « de sphères, de boucles et de cascades ». Une chaise « circulaire » par exemple peut être réparée pour prolonger sa durée de vie en utilisant de nouvelles ressources, mais quand à la fin elle est désassemblée, ses composantes sont souvent utilisées pour produire autre chose qu’une chaise.

C’est d’ailleurs là que se situe le potentiel économique de l’économie circulaire : inventer de nouveaux usages pour des matériaux récupérés, optimiser la conception de produits afin d’en faciliter le désassemblage et donc la revalorisation, voilà sans aucun doute des créneaux bien réels pour des services recherche et développement et des start-up. L’étude attire aussi l’attention sur la grande quantité de déchets que le Luxembourg exporte, et dont on pourrait revaloriser une partie sur place. L’exemple classique étant les déchets électroniques, qui constituent littéralement une mine d’or et d’autres métaux précieux.

Cradle to cradle

Réglementer le recyclage des déchets, voilà l’approche traditionnelle pour écologiser le « modèle linéaire ». Le message envoyé aux acteurs économiques était : peu importe la manière dont vous concevez vos produits, peu importe la pollution qu’ils entraînent, peu importe qu’ils soient faciles à désassembler – il faudra payer (un peu) pour les déchets engendrés. Le « modèle circulaire » incite à considérer les déchets moins comme un coût que comme un manque à gagner, puisqu’ils représentent des ressources qui peuvent être plus ou moins facilement revalorisées.

Cette approche encourage aussi à la conception de produits durables, réparables et faciles à désassembler. Enfin, l’économie circulaire s’intéresse à ce qui se passe pendant l’utilisation des produits : flux matériels lors de l’entretien et des réparations, et même diffusion permanente de substances dans l’environnement, par exemple quand une semelle ou un pneu s’use. En principe, on cherchera à récupérer les rejets ou à s’assurer qu’ils sont biodégradables.

Là encore, « biodégradable » ne plairait sans doute pas aux théoriciens de l’économie circulaire. Car idéalement, ces substances constituent un apport de nutriments pour la biosphère, donc quelque chose de positif. William McDonough, un des inventeurs du concept de production « cradle to cradle » (du berceau au berceau), et qui interviendra lors d’une conférence le 20 juin, est récemment allé jusqu’à réhabiliter le carbone. Alors que « décarboniser l’économie » est le mot d’ordre de la lutte contre le changement climatique, McDonough a publié un article intitulé « Carbon Is Not the Enemy ». Au-delà de l’effet provoc’, ce qu’il dit est plein de bon sens : le carbone est indispensable à la vie sur Terre, tout dépend sous quelle forme il se présente et comment on l’utilise ou le transforme. Cela illustre l’intérêt du concept d’économie circulaire qui peut constituer une approche plus globale, reliant des sujets comme la durabilité, la pollution et les déchets.

Hélas, tous les adeptes de ce nouveau modèle n’ont pas une vision aussi large. En pratique, invoquer l’économie circulaire sert souvent à détourner l’attention de problèmes non résolus. Ainsi, l’incinération des déchets, où l’on fait en général usage de la chaleur produite, est traditionnellement tenue pour un pis-aller par rapport au recyclage. Mais si on la qualifie de « revalorisation énergétique », on peut, en termes d’économie circulaire, considérer l’incinération comme une « boucle », où les objets jetés représentent « une ressource pour autre chose ». De même, les « cascades » peuvent être considérées comme un euphémisme pour le « downcycling » : le verre des bouteilles vides est converti en d’autres types de verre, puis, irrécupérable, utilisé comme matériel de construction.

(Photo : Wikimedia / Hd207 / CC BY-SA 3.0)

Formule magique

Difficile dans ces circonstances d’évaluer les effets « positifs » pour l’environnement des initiatives de l’économie circulaire au Luxembourg. Le 20 juin, des visites d’entreprises sont prévues. Il y aura la Superdréckskëscht, qui fait office de pionnière dans le tri des déchets, ainsi que Kiowatt, entreprise spécialisée dans la production d’énergie à partir de la biomasse. Alternativement, les participants du Hotspot pourront se rendre dans l’Oesling pour visiter la commune de Wiltz, « laboratoire » de l’économie circulaire, et la société Tarkett qui produit des revêtements de sol selon une approche circulaire. Des projets qui en partie ont été développés au nom du recyclage ou de la transition énergétique, avant qu’on ne leur colle l’étiquette de l’économie circulaire.

Alors, simple phénomène de mode que ce nouveau paradigme ? Pas vraiment, puisqu’il encourage une vision plus globale de l’interaction des activités économiques et de l’environnement naturel. Qu’il s’adresse aux acteurs économiques plutôt qu’aux chercheurs et aux politiciens n’est pas forcément une mauvaise chose non plus – après tout, les entreprises constituent un des lieux où l’on influe sur la transformation du monde. À condition toutefois de ne pas sacrifier des exigences incontournables – l’urgence climatique, la nécessité de réduire globalement la consommation de ressources – afin de conserver un message « positif ». De même, s’il est important de mettre en avant les innovations microéconomiquement rentables, de nombreux changements devront se faire au niveau de la macroéconomie ou de la société. « Internalisation des coûts », « développement durable », « économie circulaire », les concepts se suivent et s’enrichissent mutuellement. Mais pour la grande transformation, il n’y a pas de formule magique.

Plus d’informations sur le Luxembourg Circular Economy Hotspot 2017, du 20 au 22 juin : circularhotspot2017.lu

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