ÉCONOMIE SOLIDAIRE ET RÉEMPLOI: « Den OPE ass dout »

Deux mois après le licenciement des collaboratrices et collaborateurs d’Objectif plein emploi, le woxx tire un premier bilan.

Par Paca Rimbau Hernández et Richard Graf

Ce vendredi 28 juin, l’avant-dernière page d‘ « Objectif plein emploi » sera tournée : les responsables de l’initiative vont mettre définitivement la clé sous le paillasson au centre de ressources, c’est-à-dire le siège situé au Moulin Bestgen à Schifflange. L’a.s.b.l. va continuer à exister formellement, car une assignation en dissolution lui a été adressée le 29 mai. Les responsables devront donc comparaître devant le tribunal, qui dissoudra définitivement cette entité qui employait, il y a peu encore, plus de 100 personnes. Cet acte final n’aura probablement lieu qu’en septembre.

L’OPE n’aura donc survécu qu’une année à son instigateur : John Castegnaro, l’ancien président du syndicat OGBL décédé en juillet 2012, était président de l’initiative. Il ne s’est d’ailleurs jamais trouvé quelqu’un pour le remplacer. De nombreuses voix parmi ceux qui vivaient dans et avec OPE pensent que seul « de Casteg » aurait pu éviter cette fin peu glorieuse d’une initiative qui, selon les uns, aurait vécu au-dessus de ses moyens et, selon les autres, aurait été lâchée alors que rien n’imposait une fin aussi brutale.

S’il n’y avait pas eu cette assignation juridique, OPE aurait invité ses membres à une assemblée générale pour s’auto-dissoudre, probablement encore en juillet. « Ceci ne fait plus de sens maintenant », nous explique Romain Binsfeld, administrateur-délégué d’OPE, qui se rendra probablement une dernière fois au Moulin ce vendredi pour contrôler si tout a été bien éteint. Avec une équipe d’une poignée de personnes, il a assuré une sorte de service minimum depuis que les licenciements ont été prononcés début mai. « On voulait aider certaines des structures qui dépendaient de nous à finaliser leurs rapports et décomptes pour l’exercice révolu », explique Romain Binsfeld. Tout cela est fait à titre bénévole, précise-t-il.

Parmi les dernier mohicans on trouve aussi l’informaticien : le site internet bien fourni d’OPE aura pu rester en ligne jusqu’à la dernière minute, notamment grâce à un donateur qui a financé les frais du hosting depuis que les caisses sont vides. « Nous sommes complètement insolvables, c’est clair », constate Binsfeld. L’arrêt de la convention qui liait OPE au ministère du Travail a donné le coup d’arrêt définitif. Certains fournisseurs paieront donc les frais de cet acte, des loyers vont rester impayés. En général on peut cependant dire qu’OPE n’était pas un si mauvais payeur, car jusqu’en février tous les fournisseurs ont été régulièrement payés.

Ce sont surtout des salaires qui n’auront pas pu être virés. Ironie du sort, des préavis ont été remis aux collaborateurs pour le premier mai, journée du travail. Une a.s.b.l. ne peut pas faire simplement faillite, comme n’importe quelle société commerciale. Elle ne peut donc pas rompre des contrats de travail pour raison d’arrêt des activités. Théoriquement l’a.s.b.l. doit encore des mois de salaire à ses collaboratrices et collaborateurs, mais il est certain qu’elle ne sera pas en mesure d’honorer cette obligation. Il en est de même pour le Centre commun de la Sécurité sociale, qui devra passer l’éponge sur un demi-million d’euros.

Lorsque les licenciements avec préavis avaient été prononcés, la confusion était grande, car l’Adem se disait – dans un premier temps – hors jeu : tant que les préavis courent, aucune indemnité de chômage ne peut être payée. Cette interprétation aurait impliqué que le personnel d’OPE serait privé de revenu pendant des mois. En fin de compte, l’Adem a revu sa position, et tous les anciens collaborateurs qui n’ont pas trouvé d’emploi entre-temps bénéficient des indemnités et des autres services prévus en cas de chômage involontaire.

Finalement, le bilan « humain » s’avère moins catastrophique qu’on n’aurait pu le craindre : s’il est difficile d’avoir un chiffre précis, il semble que plus de la moitié du personnel encadrant d’OPE ait pu être casé depuis début mai. Entre 30 et 40 personnes seraient toujours à la recherche d’un emploi. Selon un ancien collaborateur d’OPE qui avait été responsable de plusieurs structures, la plupart des personnes « encadrées », donc des chômeurs placés par l’Adem, ont été repris par les CIG locaux.

Désolidarisation

Si les vrais dégâts que va laisser la disparition d’OPE sont encore difficiles à chiffrer, il ne faut pas non plus oublier de tirer le bilan politique de cette affaire. Les critiques avancées contre la « centrale » à Schifflange concernent d’un côté une créance de plusieurs millions inscrite dans son bilan suite à un accord « oral » de l’ancien ministre du Travail d’accorder une subvention supplémentaire pour 2009 – un malentendu qui s’est reproduit de façon similaire pour les autres initiatives de réinsertion ProActif et Forum pour l’emploi. De l’autre côté, certains CIGL se sont senti lésés par le centre de ressources : les revenus des structures locales ont été encaissés par la centrale, qui a payé l’ensemble des frais du réseau sans préciser l’attribution de chaque euro. Ainsi des structures avec un fort taux d’autofinancement ont contribué à aider les structures moins rentables. Pour une structure monolithique, comme une entreprise ou les autres initiatives de réinsertion, il s’agit d’une manière normale de fonctionner : si un secteur va mal, ce sont les autres qui prennent en charge le découvert. Mais dans le réseau OPE, les bilans sont individualisés et les différentes structures voient directement quelle part de leur revenu est absorbée par le réseau.

Selon les responsables, il s’agirait d’un principe de solidarité qui a toujours été accepté par les structures membres du réseau. Il n’a été remis en question qu’au fil des toutes dernières années. La montée du chômage et les obligations qui en découlent pour les communes ont contribué à un égoïsme plus prononcé. Si Esch a « découvert » qu’un demi-million d’euros lui passait sous le nez, il ne faut pas oublier qu’au départ le CIGL d’Esch a profité du réseau, qui a payé les loyers pendant des années.

En accordant des conventions individualisées par CIGL, le ministère du Travail a renforcé cette désolidarisation. S’il a mis fin ainsi au prétendu « Waasserkapp » de la centrale de l’OPE, rien ne permet de dire si les CIGL plus faibles, qui ne disposent pas du personnel encadrant nécessaire, réussiront à survivre. Comme les nouvelles dispositions sont beaucoup plus strictes en ce qui concerne le ratio encadré/encadrant, les petits CIGL auront encore plus de peine à respecter les termes de leur convention.

Même si une réforme de l’OPE était nécessaire, le moment de la rupture semble parfaitement mal choisi. Avec un chômage rampant et une économie solidaire qui n’arrive pas à se mettre vraiment en marche, la capacité d’innovation d’OPE sera peut-être bientôt regrettée. Comme feu John Castegnaro, qui seul aurait pu raisonner les têtus des deux côtés ?


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