Expo
 : Le pain de Vilar Formoso

Si loin, et pourtant si proche. Vilar Formoso, petite ville frontière du Portugal avec l’Espagne, a vu passer, il y a trois quarts de siècle, des milliers de gens en fuite de la terreur nazie, venant notamment du Luxembourg. Un musée qui vient d’ouvrir ses portes rend visible cette histoire.

« Es-tu un ami ? Entre, ami ! Le pain que nous avons ici, dans ce petit abri, est aussi suffisant pour toi. » Leitmotiv sur une maison délaissée de Vilar Formoso.

Après avoir passé plusieurs hameaux de rien du tout, le train qui a grimpé de la côte portugaise vers la région des « montanhas » atteint son terminus dans une petite ville de quelques milliers d’âmes. Vilar Formoso, ville frontière avec l’Espagne. Des convois de fret passent par là, ainsi que les trains de nuit de Lisbonne vers Hendaye ou Madrid. En descendant du train dans la chaleur sèche de l’après-midi d’août, on se retrouve sur la route principale qui découpe la structure urbaine et mène en Espagne. Un « grand magasin », un bâtiment de douane délaissé depuis la construction d’un contournement, un carrefour qui laisse entrevoir quelques rues commerçantes avec une multitude de petites boutiques. Mais c’est le kiosque à journaux devant la gare qui semble être le véritable centre : c’est autour de lui que se regroupent les autochtones.

Scotchée sur le mur du kiosque, entre différentes communications, une affichette annonce : « 16.00h – Inauguração, por sua excelência o presidente da República, do Memorial Aristides de Sousa Mendes. » [1] Le président du Portugal rendra visite à Vilar Formoso aujourd’hui, pour inaugurer le nouveau musée qui a été installé dans un bâtiment annexe des Chemins de fer, à quelques mètres de la jolie gare datant de 1882.

Le quai de la gare de Vilar Formoso, jadis… (© Collection privée Henry Galler, reproduite sur mvasm.sapo.pt. Toutes les autres photos : RW.)

Voir le président

Lentement, l’espace devant le nouveau musée commence à se remplir. Margarida de Magalhães Ramalho, la coordinatrice de l’exposition, est en train d’être interviewée par une journaliste. Avec l’architecte Luísa Pacheco Marques, elle a été l’une des forces motrices de la création de ce musée. Autour des deux tribunes qui ont été érigées pour les interventions et pour les caméras, de petits groupes circulent, des personnes se saluent ou s’embrassent. Les curieux et curieuses de la ville se mélangent avec les quelques hommes et femmes âgé-e-s qui sont revenu-e-s, littéralement, sur leurs pas des années 1940-1941. Car il ne s’agit pas uniquement de l’inauguration d’un mémorial pour Sousa Mendes, le consul portugais connu pour avoir délivré une trentaine de milliers de visas à des familles en fuite – notamment du Luxembourg -, même contre les ordres de ses supérieurs [2]. Il est également dédié à l’histoire des convois venant de la Belgique, du Luxembourg ou de la France qui sont passés par ici, transportant des centaines de gens, pour la plupart d’origine juive, en fuite de la terreur nazie.

… et aujourd’hui. La photo historique a été prise de l’intérieur du train d’un convoi luxembourgeois par Joseph Galler.

Sur la petite estrade, les gens commencent à se bousculer. Une femme explique à son petit-enfant qui demande pourquoi on est là à attendre : « C’est pour voir le président ! » Les sons d’une guitare portugaise tintent. Puis une voiture arrive, et un homme d’une bonne soixantaine d’années en sort, entouré d’agents de sécurité. Des cris de joie et de bienvenue, des applaudissements s’élèvent de la foule. Marcelo Rebelo de Sousa, le nouveau président de la République portugaise, sourit. Au-delà des camps politiques – il vient du milieu libéral -, Rebelo de Sousa jouit de beaucoup de crédit auprès de la population. Pendant une petite éternité, le président se fraie un chemin vers la tribune, embrassant de vieilles femmes et des enfants, secouant des mains. Enfin, la partie officielle commence.

La capacité d’accueillir

Extérieur…

Prenant la parole en premier, l’architecte Pacheco Marques décrit le musée comme un hommage à la population de Vilar Formoso, qui s’était montrée, durant la phase du passage des personnes en fuite, solidaire des réfugié-e-s. António Baptista Ribeiro, président de la Chambre municipale d’Almeida, qui avait soutenu le projet du musée politiquement, souligne que déjà avant la guerre, notamment à partir de 1938, des familles en fuite d’Autriche ou de Tchécoslovaquie arrivaient au Portugal, en train, en voiture ou même à bicyclette. Surtout à partir de la guerre, les personnes arrivaient désemparées, sans avoir mangé pendant des jours. Elles recevaient des fruits, du pain, des vêtements de la part de la population de Vilar Formoso. Le bourgmestre voudrait que le même courage se montre vis-à-vis des phénomènes de fuite d’aujourd’hui. En effet, le Portugal est un des rares pays de l’Union disposés à accueillir des personnes réfugiées, même si les lourdeurs administratives font que le processus d’accueil n’avance que lentement. Le maire salue alors le petit nombre de témoins de l’époque qui se sont déplacé-e-s pour l’occasion : la Luxembourgeoise Rachel Wolf par exemple, ou encore les frère et sœur Henry et Michèle Galler, originaires du Luxembourg, qui ont fait le voyage depuis New York.

… et intérieur du musée.

Le président prend la parole en dernier. Rebelo de Sousa décrit Vilar Formoso comme « le portrait de la manière d’être portugais : une ouverture, une capacité d’accueillir, de donner, de comprendre, d’aimer, qui est si portugaise, mais qui est tellement forte à Vilar Formoso ». Ce serait la tradition d’émigration portugaise qui aurait produit « la capacité de respecter et de cultiver la différence. Et nous ne perdons pas de temps à discuter de qui est portugais et qui est étranger ». Si Rebelo de Sousa ne se retient pas dans l’éloge de l’âme portugaise, il souligne néanmoins que dans le monde actuel, confronté à la terreur, il y a « le risque de considérer comme normal l’irrespect de la dignité des personnes, de banaliser les horreurs ». Le musée serait, selon lui, un rappel permanent de la nécessité de ne pas se résigner.

Lorsque la porte du musée s’ouvre, les gens se pressent pour entrer, mais seuls les invités officiels et la presse y ont accès aujourd’hui. Un choix un peu étonnant, car l’exposition est conçue dans une optique instructive : il s’agit d’expliquer à un public peu au courant de la Seconde Guerre mondiale ce qui s’est passé en Europe et au Portugal à partir des années 1930 et jusqu’à la fin de la guerre. En effet, le Portugal, alors pays neutre sous la dictature de Salazar, a vécu la guerre depuis une position périphérique, aussi bien géographiquement que stratégiquement. Pour les personnes cherchant à laisser l’Europe derrière elles cependant, il était une des rares voies encore ouvertes vers l’outremer et détenait de ce fait une position extrêmement importante pendant la guerre. Même si le pays n’était pas épargné par les espions allemands, pour ceux et celles qui réussissaient à y accéder, c’était déjà la liberté. Différent, le Portugal l’était également par l’absence générale d’antisémitisme. Dans ce pays, d’où les familles marranes furent pourtant chassées au 15e siècle, ce phénomène est peu répandu.

Margarida de Magalhães Ramalho, la coordinatrice de l’exposition.

   Sortir du gouffre

La première partie du musée, qui décrit les antécédents et le contexte général de la guerre et de la persécution antisémite, est aménagée sous la forme d’un tunnel. L’information étant la priorité, on est quelque peu submergé par la multitude d’images et de textes, dont la traduction en anglais est par endroit approximative. Après plusieurs méandres et rétrécissements du couloir qui suggèrent l’exiguïté et le confinement des convois, et où est présentée l’action de sauvetage du fameux consul Aristides de Sousa Mendes, le tunnel s’ouvre vers la grande salle.

Rachel Wolf, Henry et Michèle Galler devant le panneau qui décrit le parcours de leurs familles.

Là, un espace est dédié au convoi « maudit » du Luxembourg. Sous la pression de la Gestapo, le Consistoire juif du Luxembourg avait commencé à organiser des convois transportant des familles juives vers le sud-ouest de l’Europe. Le dernier convoi part mi-octobre 1941, un jour avant le premier transport de déportation vers l’Est. Le transport du 7 novembre, avec presque 300 personnes, arriva à Vilar Formoso le 11 du même mois. Rachel Wolf-Galler ainsi qu’Henry et Michèle Galler faisaient partie de ce convoi « que le Portugal n’a pas sauvé » [3]. Accompagné et sous le contrôle d’agents de la Gestapo, équipés de baïonnettes, le convoi était placé sous une mauvaise étoile. La Gestapo avait autorisé les familles à emporter de la nourriture pour trois jours. Mais le voyage en soi durait déjà trois jours, et le convoi resta parqué sur le quai de Vilar Formoso pendant plus d’une semaine. À partir de quelques jours seulement, les gens purent sortir du train et se promener sur le quai. Comme la plupart des papiers des passagers n’étaient pas valides, le Portugal refusa, après des tractations de dix jours, de les laisser entrer, et le convoi dut faire demi-tour vers Hendaye [4]. De retour en France, le groupe fut interné dans un camp à Mousserolles. Après quelques mois, un commandant allemand suggéra aux personnes internées de disparaître. Alors qu’une partie du groupe restait en France, d’autres ressayèrent, avec succès cette fois-ci, de rejoindre l’Amérique.

Le président de la République portugaise en dialogue avec Rachel Wolf, qui fut à bord du convoi du 7 novembre 1940.

Contrairement à d’autres pays, où on se retrouvait dans des camps, au Portugal, les personnes qui attendaient que leurs papiers soient en règle et leur traversée assurée étaient mises sous « résidence assignée ». Elles devaient s’établir dans une des villes désignées à cet effet, comme Figueira da Foz, Sintra ou Praia das Maças. Les destins de plusieurs familles belges ou luxembourgeoises ainsi que les différentes étapes qu’elles suivaient au Portugal sont présentés dans le musée.

À l’extérieur, Rachel Wolf, assise sur un petit mur, se repose. En 1940, lorsqu’elle a été forcée à partir du Luxembourg avec ses parents et sa sœur, elle avait 18 ans. Une des rares personnes de ce convoi à être encore en vie, elle en garde le souvenir : « C’était dur, mais je suis toujours là. »

Plus d’infos sur le musée 
« Vilar Formoso, Fronteira da Paz » sur www.vilarformosofronteiradapaz.cm-almeida.pt.

L’architecte Luísa Pacheco Marques lors de l’inauguration officielle. À sa droite, António Baptista Ribeiro, le maire d’Almeida, et Marcelo Rebelo de Sousa, le président de la République portugaise.

[1] Sur l‘action humanitaire de 
Sousa Mendes, voir woxx n° 1219, 
www.woxx.lu/6540
[2] Pour une analyse historiographique de son action, voir Milgram, Avraham : « Portugal, Salazar, and the Jews », Jérusalem, 2012.
[3] Il s’agit du sous-titre du livre sorti récemment : Flunser Pimentel, Irene / de Magalhães Ramalho : « O comboio do Luxemburgo. Os refugiados judeus que Portugal não salvou em 1940 », Lisbonne, 2016. Le livre se base aussi bien sur des publications existantes que les propres recherches des auteurs dans les archives luxembourgeoises et internationales.
[4] Le déroulement des événements est relaté en détail dans le rapport Artuso : Artuso, Vincent : « La question juive au Luxembourg (1933-1941). L’État luxembourgeois face aux persécutions antisémites nazies », Luxembourg, 2015, p. 211-215.

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