Exposition collective
 : Nous sommes tous 
Pierre Werner


La question de la « vraie » valeur de l’art contemporain made in Luxembourg est devenue aussi essentielle qu’inextricable. L’exposition « Histoires d’art » ne donne pas la réponse, mais livre un joli résumé.

(Photo : Michèle Tonteling, Anna Krieps)

Parfois, regarder en arrière peut être une bonne chose. Et dans le cas d’« Histoires d’art », c’est plutôt réussi. Le fait que le titre est au pluriel indique que l’approche choisie ne se veut ni définitive ni désireuse d’établir une tutelle sur les artistes exposés. Et cela même si la genèse de cette exposition est une histoire de jubilé on ne peut plus banale : tandis que le CAL (Cercle artistique du Luxembourg) fêtera ses 125 ans l’année prochaine, 2017 marque le 25e anniversaire du prix Pierre Werner.

Créé en 1992, ce prix distribué tous les deux ans – et dont le montant initial de 100.000 LUF (2.500 euros) n’a jamais été augmenté depuis le début – est « décerné à un artiste luxembourgeois ou étranger, membre ou non membre du Cercle artistique du Luxembourg, pour l’ensemble de ses œuvres exposées dans le cadre du Salon annuel », comme le prévoit le règlement. Règlement qui laisse place à différentes explorations qui définiront l’identité du prix au cours des années. Le lauréat de 1992 est – sans grande surprise – Roger Bertemes, qui à l’époque était déjà un « artiste confirmé », comme le souligne le texte de la brochure. Ce sera d’ailleurs le dernier prix décerné au « professeur-peintre » avant son décès en 2006. L’art abstrait de Bertemes, d’une grande qualité technique, apparaît tout de même en rétrospective avant tout plutôt fade et sans grand message. N’en déplaise à ses inconditionnels, il a plutôt mal vieilli.

Ce qu’on ne peut pas dire du lauréat de 1994 : Bertrand Ney, qui a toujours eu une visée plus internationale (notamment l’aventure à la Biennale de Venise en 1993, relatée dans la brochure) et aux désirs plus iconoclastes. La dalle en béton décorative « Sur le niveau du temps » illustre bien cette rencontre entre une pensée philosophique et l’adoption de nouveaux matériaux. 1996 marque pourtant un retour en arrière dans un certain sens. En couronnant Jean-Pierre Junius, le jury (post-année culturelle de 1995) a surtout voulu rendre hommage au travail de toute une vie de l’artiste, dont la peinture serait « un long investissement, y compris de soi-même ». Même si le public non averti aurait tendance à y voir un copieur du cubisme des années 1920.

Comme si le CAL oscillait volontairement entre passé et avenir, le prix Pierre Werner est décerné en 1998 à Roland Schauls, qui n’en était qu’au début de son projet fleuve de portraits à répétition et variation minimale – et qui produira en tout quelque 1.000 tableaux jusqu’à nos jours.

L’ouverture continue en 2000 avec la première femme à recevoir ce prix portant le nom d’un grand patriarche européen : Barbara Wagner, avec ses tableaux poétiques mettant en évidence de grandes questions métaphysiques de façon amusante. C’est aussi le début d’une nouvelle époque pour la culture au Luxembourg : la construction du Mudam débute, le statut d’artiste est créé et surtout l’irruption de la figure – pour certains toujours controversée – de Marie-Claude Beaud, future directrice du Mudam, fait jaser. En 2002, le flambeau est repris par Rafael Springer, qui avec ses tableaux qui suintent l’effort physique – avant tout les « Jacking Cosmic Strings », toujours aussi impressionnants – gagne les faveurs du jury. L’ère numérique commence pourtant en 2004 avec la nomination de l’artiste eschois Théid Johanns. Ses compositions hybrides entre photographie numérique, sculpture et peinture annoncent les tendances à venir dans la décennie suivante.

Plus discrète dans ses compositions, mais non moins un des piliers de la scène artistique, Dani Neumann est la lauréate de 2006 – et la deuxième femme à recevoir le prix. Ses tableaux parfois intimistes et parfois calqués sur des motifs bien connus – dont le « Roude Léiw » – témoignent d’une approche très personnelle du monde traduite sur toile. En 2008, le jury choisit Frank Jons – un autodidacte aux toiles spectaculaires (« Addicted to Muse », une vraie orgie de couleurs et de formes) qui n’est pas sans rappeler certains maîtres américains et français… des années 1960. Retour au figuratif en 2010 avec Andrea Neumann – qui convainc le jury avec ses natures mortes postmodernes, comprenant aussi des laptops. 2010 marque le retour de Doris Drescher, qui depuis sa participation à la Biennale dix ans plus tôt, a perpétuellement travaillé son langage artistique combinant peinture, écriture et objets. En 2014, c’est enfin la jeunesse qui obtient une part du gâteau avec Katrin Elsen et Michèle Tonteling, qui remportent le prix pour la première fois avec un travail vidéo. Une avancée vite suivie d’un retour vers la peinture traditionnelle avec les grandes abstractions de Kingsley Ogwara, couronné prix Pierre Werner en 2016.

En parcourant, l’histoire de ce dernier quart de siècle, on peut s’efforcer d’y décerner des tendances artistiques. Ou on peut se rendre à l’évidence : l’art contemporain et surtout les prix, ç’a toujours été une affaire de lobbies.

Jusqu’au 5 novembre au Cercle Cité.

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