Exposition collective
 : Un Sturm und Drang à Dudelange

« Vigies and Co » est une exposition extraordinaire où artistes et commissaires sont des femmes, mais qui dépasse de loin le périmètre du féminisme.

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« Vigies and Co », avec Monica Bonvicini, Marta Caradec, Esther Ferrer, Guerrilla Girls, Marcia Kure, Sigalit Landau, Marge Monko, Annette Messager, Otobong Nkanga, Cornelia Parker, Élodie Pong, Angels Ribé, Lotty Rosenfeld, Hito Steyerl, Katrin Ströbel, Ingrid Wildi Merino.

Il faudrait être poète pour décrire l’exposition en cours à Dudelange, aux centres d’art Nei Liicht et Dominique Lang. Elle s’intitule « Vigies and Co » et a été montée par deux commissaires bien têtues et aux yeux rêveurs : Danielle Igniti et Béatrice Josse. Techniquement, il s’agit d’une collaboration entre les deux centres d’art et le « 49 Nord 6 Est Frac Lorraine », où figurent 16 artistes femmes venant du monde entier. Elles se positionnent avec leurs travaux et réflexions comme une communauté de femmes, mais surtout comme des êtres humains lucides et clairvoyants.

Les œuvres font partie de la collection du 49 Nord 6 Est Frac Lorraine. L’exposition organisée sur les deux espaces fonctionne comme un Sturm und Drang – une sorte de long poème manifeste. Ces artistes vigiles scrutent les horizons de leur regard affûté et veillent au devenir du monde, à travers les frontières, les limites mentales, les identités, les combats de genres ou les combats face aux régimes autoritaires. Une attention aujourd’hui plus que nécessaire devant des forces toujours aussi destructrices.

Au moment où se lève un vent de colère populaire, mais aussi un temps de réflexion politique que le peuple se réapproprie – en témoigne le mouvement « Nuit debout » -, rien de mieux, au Luxembourg, que de s’interroger sur son propre devenir et sur celui de sa communauté. Cette exposition, parfaitement assemblée, y apporte sa contribution : de chaque œuvre, une réflexion découle. Au final, on converge vers une vision plus entière, pleine de révolte mais aussi de purification, à l’aide de toutes les propositions dramaturgiques – une véritable catharsis.

À travers les réalisations artistiques qui incarnent l’insoumission ou une réflexion non manichéenne, on prélève autant de morceaux qu’il y a de propositions et de positions esthétiques d’un puzzle irradiant de lucidité. Particulièrement frappantes sont les œuvres d’Annette Messager, comme « Ma collection privée de proverbes » (1974) : des napperons brodés de citations sexistes, mis sous cadres et gentiment accrochés, épinglent ironiquement l’absurdité dans laquelle on place l’existence des femmes – mais aussi celle des hommes.

Dans « Plan for Victory » d’Élodie Pong, artiste-vidéaste américano-suisse, le paradoxe entre la volonté militaire de victoire et celle de la réussite est représenté au moyen d’un dispositif vidéo qui fait apparaître, sur l’écran bombé d’une vieille télévision, une montagne menacée par une avalanche. L’inscription militaire « Plan for Victory » y sera effacée. Ainsi, la défaite reste toujours programmée ainsi que la violence, assourdissante.

Les travaux des Guerrilla Girls, « Reinventing the ’f’ Word – Feminism ! » (1985-2012), sont aisés à comprendre. Elles s’y s’attaquent à toutes les inégalités, toujours masquées, avec humour mais de front, à travers des slogans et de nombreuses affiches aux couleurs criardes.

L’allemande Hito Steyerl, qui a investi le pavillon allemand pendant la dernière Biennale de Venise, propose ici une vidéo intitulée « November ». D’apparence documentaire, elle comporte un certain nombre d’éléments fictionnels, surtout à travers l’évocation de son amie Andrea Wolf, impliquée de près dans la reconnaissance de l’État kurde. Steyerl parvient ici à cerner une histoire tout en s’interrogeant sur le rôle des images réelles ou fictionnelles – la réalité à travers la fiction.

Une œuvre particulièrement touchante est celle de la Chilienne Ingrid Wildi Merino. Elle transpose sa biographie dans « Otra mirada a lo insignificante » (1982). Il s’agit d’un récit documentaire autobiographique qui utilise une série de photographies neutres, plutôt architecturales, avec des textes placés en dessous. L’artiste, qui est aussi curatrice et universitaire, y retrace sobrement son parcours de réfugiée politique chilienne en Suisse alémanique, tout en mettant en exergue la ségrégation raciale. Un des travaux les plus percutants de l’exposition.

« Vigies and Co » est bien plus complexe qu’une simple exposition sur le féminisme. Elle est conçue par des commissaires femmes, présente les travaux d’artistes femmes, mais elle cerne l’humanité dans son spectre le plus large et dans sa complexité. En cela, elle fait écho aux douleurs actuelles de notre société. Une exposition intelligente et importante avec la participation d’artistes reconnues internationalement. Il est absolument essentiel de s’y rendre et d’y retourner.

Aux centres d‘art Nei Liicht et Dominique Lang, jusqu’au 11 juin.
Informations complémentaires à lire sur www.galeries-dudelange.lu


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