Exposition collective
 : Vanity Fair

L’exposition des deux artistes luxembourgeois Jerry Frantz et
 Sali Muller à l’Ikob d’Eupen a de quoi surprendre – de façon agréable – les visiteurs qui désirent se rendre en Belgique germanophone.

Drôle de lieu, cet Ikob. Ou bien est-ce qu’on imagine au Luxembourg bâtir un centre d’art contemporain à côté d’un hypermarché Carrefour, devant se partager la façade avec un solarium à pièces ? Mais ce qui pour le visiteur luxembourgeois peut avoir l’air d’une transgression du plus mauvais goût l’est beaucoup moins pour les habitué-e-s de ce lieu au cœur des Ardennes. C’est que derrière la façade peu prometteuse se cache un espace d’exposition comme on les aime : pas trop monumental pour étouffer le visiteur et sans chichis.

Un espace que les deux artistes luxembourgeois se sont donc approprié pour y installer leur « Museum of Vanities ». Un projet qu’ils avaient d’ailleurs fomenté en vue de la Biennale de Venise cette année, mais qui n’a pas été retenu. Lui a été préféré celui de Mike Bourscheid, plus stylé et moins profond.

Car Jerry Frantz n’y va pas avec le dos de la cuillère : dès l’entrée, son installation en deux pièces « My Home Is My Castle, Anywhere! » attire l’attention. On y voit une sorte de sarcophage dans lequel gît une réplique exacte de la « Gëlle Fra », qui dépasse de sa caisse de transport, accompagnée d’un vrai missile Sidewinder utilisé par l’Otan durant la guerre froide. « C’est l’armée luxembourgeoise qui me l’a offert », explique l’artiste. « Ils l’ont juste démilitarisé et j’ai pu le transporter ici. » L’obsession pour la violence et la mort est une des strates du travail de Frantz montré à l’Ikob. S’y ajoute sa série « Trials and Errors I-III », composée d’une série de douilles de cartouches utilisées dans les tranchées de la Seconde Guerre mondiale, présentées comme des œuvres d’art. En y regardant de près, on constate que certaines ont été gravées avec soin, pendant ou juste après la guerre. À la remarque qu’il y a quelques années, le Centre Pompidou de Metz avait exposé des tonnes de douilles gravées dans le cadre de son exposition « 1917 », Frantz rétorque : « Oui, c’est bien possible, mais dans mon cas, il s’agit de ready-mades et non pas d’objets documentaires. Je les expose en tant qu’œuvres d’art. Ce qui m’intéresse, c’est le contraste entre l’esthétique qui émane de ces objets et le fait qu’ils ont tous servi à donner la mort. »

Dans les deux autres parties de cette série, on peut pénétrer dans un atelier de faiseur de bombe tel qu’imaginé par Jerry Frantz et voir (ou revoir) la performance de l’artiste pendant le vernissage. Il s’est appliqué pendant tout un après-midi à nettoyer de vieilles douilles (qui proviennent en partie de la réserve de l’armée et du Musée militaire de Diekirch) – une expérience qu’on peut revivre (sans son) dans une pièce de l’Ikob.

Quant aux travaux de Sali Muller, ils sont censés s’harmoniser avec ceux de son collègue, mais on a d’abord un peu de mal à percevoir les connexions. Certes, ses travaux sur des miroirs opaques font bien le lien avec le titre de l’exposition, mais leur disposition reste un peu mystérieuse. À relever pourtant, le miroir comportant aussi une installation sonore – qui peut agréablement surprendre le visiteur.

Ce n’est que dans sa partie nommée « Gloomy Views » que la force d’expression de Muller explose réellement et se met au même niveau que celle exercée par Frantz. Mieux même, puisque son approche est un grain plus subtile : dans une pièce assombrie, le visiteur peut découvrir des motifs morbides (un squelette qui le contemple, ou en train de faire une petite balade sur un cheval également squelettique) – mais cela dépend de la perspective adoptée. Car les images sont toutes créées par des tableaux noirs perforés selon les motifs, éclairés par-derrière par un caisson lumineux. Une belle mise en espace du fait que dans l’œil du spectateur réside certes la beauté, mais aussi l’horreur.

En tout donc, une belle occasion de voir un projet qui aurait pu représenter le Luxembourg à Venise et de découvrir que nos voisins belges savent encore faire des musées sans étrangler le visiteur de nation branding et de bling-bling.

À l’Ikob jusqu’au 20 août encore.

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