Film documentaire
 : Knokke Me Out !

Dans sa BlackBox du mois, le Casino montre le film documentaire « Exprmntl » de Brecht Debackere sur le Festival du film expérimental de Knokke – l’occasion de voir que dans le passé, la culture n’avait pas froid aux yeux.

Que la côte belge peut inspirer des artistes et même les changer, on le savait au moins depuis l’histoire d’amour entre le musicien et chanteur de soul américain Marvin Gaye et la ville d’Ostende. Mais pas loin de là, à Knokke-le-Zoute, a eu lieu une effervescence tout autre, plus folle et plus mondiale à la fois. C’est en 1949 que Jacques Ledoux, spécialiste belge du cinéma et futur fondateur du Musée du cinéma à Bruxelles, organise pour la première fois en marge du prestigieux Festival mondial du film et des beaux-arts le premier Festival international du cinéma expérimental de Knokke-le-Zoute. Une révolution à ce moment, car l’Europe est encore en pleine reconstruction après la guerre et les productions cinématographiques sont plutôt axées sur le divertissement que sur l’expérimentation, voire la provocation. Ce qui fait aussi qu’une bonne partie des films montrés datent d’avant 1940.

Après ce succès, il faudra pourtant pas moins de neuf années pour que la deuxième édition voie le jour. C’est en 1958 et à Bruxelles que celle-ci a lieu. Une ribambelle d’artistes d’avant-garde internationaux sont présents, comme le groupe CoBra belge (qui influencera plus tard la création des courants lettristes et situationnistes), le dramaturge allemand Peter Weiss, qui à l’époque tournait des films expérimentaux, et Roman Polanski. Si cette édition ne réussit pas à satisfaire tous les critiques, elle est moins scandaleuse que celles de 1963 et 1967.

De retour au casino mondain de Knokke-le-Zoute, l’édition 1963 est marquée par la censure du film « Flaming Creatures » de Jack Smith (à cause d’images d’orgies impliquant des personnes homosexuelles et transsexuelles) – ce qui provoque le retrait du jury de Jonas Mekas – déjà reconnu à l’époque. L’édition 1967 par contre est elle – à la surprise générale – marquée par la politisation du festival et des querelles entre idéologues de différents bords. Finalement, en 1974 a lieu la dernière édition de ce légendaire et chahuté « Exprmntl ». Entre-temps, le film expérimental est entré dans les mœurs et ne fait plus vraiment scandale – ce qui provoque aussi une déception du public et en fin de compte la mort du festival.

Il aura fallu cinq ans à Brecht Debackere pour réunir le matériau nécessaire à la réalisation de ce documentaire. Le réalisateur, qui est membre du Flanders Arts Institute dans la section arts visuels depuis 1995, s’est amusé à produire un montage entre expérimentation et documentaire. Ce qui est réussi, vu qu’il rend ainsi hommage au festival et à ses journées chahutées et chaotiques sans rendre trop difficile le visionnage. S’y ajoute qu’il combine également des interviews actuelles avec des acteurs de l’époque et souvent les monte avec des images d’alors de ces mêmes personnages.

L’effet comique produit par la confrontation d’une société locale belge un brin conservatrice avec des artistes déjantés venus du monde entier est en fin de compte la fibre qui fait vibrer « Exprmntl ». Si l’idée de montrer ce témoignage de l’effervescence artistique du 20e siècle peut être rafraîchissante en nos temps moroses où l’on peine souvent à distinguer art et design, on se demande pourquoi un tel film doit être montré dans un temple de l’art contemporain. Un visionnage à la Cinémathèque (avec une table ronde, pourquoi pas ?) aurait largement fait l’affaire et n’aurait pas bloqué la BlackBox – qui pendant ce temps aurait aussi pu montrer des films expérimentaux actuels.

Au Casino jusqu’au 2 avril.

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