France : Le jeu avec le feu

Le second tour de l’élection présidentielle française verra s’opposer Emmanuel Macron à Marine Le Pen. Faut-il faire barrage au FN ou s’abstenir devant le choix entre néolibéralisme et fascisme ?

618.608 voix. C’est ce qui aura manqué en fin de compte à la gauche pour figurer au second tour de l’élection présidentielle. À moins de deux pour cent de Marine Le Pen (21,3 pour cent), Jean-Luc Mélenchon (19,58 pour cent) aura raté de peu le face-à-face avec Emmanuel Macron (24,01 pour cent), arrivé en tête du scrutin. De quoi comprendre son visage amer le soir de l’élection…

Il a de quoi se réjouir pourtant : il a réussi son pari, celui de se placer au centre de la recomposition, inévitable, de la gauche française. Avec un Parti socialiste réduit à néant (6,36 pour cent), tout semble désormais ouvert, à gauche. Le quinquennat de François Hollande aura eu raison d’une certaine idée de la gauche. La fulgurante ascension d’Emmanuel Macron, ancien ministre socialiste, et le score remarquable de Mélenchon, lui aussi ancien ministre socialiste, n’auront fait qu’achever un processus enclenché depuis bien longtemps.

Le Parti socialiste suit ainsi l’exemple de ses confrères grec ou néerlandais : à trop avoir voulu occuper le centre politique, il s’est rendu obsolète. Au passage, il a poussé dans les bras de l’extrême droite une partie de sa base et a ainsi offert un boulevard à Marine Le Pen. Ses pendants luxembourgeois feraient d’ailleurs bien d’y prêter attention.

Car si le score du Front national a été, au final, largement moins bon que ce qui se prédisait depuis des mois, le mérite en revient avant tout à la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, qui a réussi à ramener au bercail une partie des classes populaires tentées par le vote bleu marine. C’est aussi la preuve que malgré toutes les critiques – légitimes en partie -, la stratégie « populiste de gauche » peut porter ses fruits.

Pour ce qui reste de la gauche du PS, qui avait trouvé en Benoît Hamon un bien malheureux représentant, il s’agit maintenant de ne pas répéter les erreurs de la présidentielle – celles qui ont empêché la gauche d’accéder au second tour -, et de se rassembler autour de… Jean-Luc Mélenchon, désormais hégémonique à gauche du possible président Emmanuel Macron.

Encore faut-il éviter que Marine Le Pen emporte la présidence. Si elle n’est arrivée qu’en deuxième place du premier tour, le face-à-face avec Emmanuel Macron, « candidat du CAC 40 » et libéral assumé est pour elle le duel rêvé. Lui qui a vu se rallier à sa cause quasiment tout l’« establishment » politique et qui représente ce statu quo tant haï réussira-t-il à convaincre une fois de plus les Français que « tout est mieux » que le FN ?

Une fois au pouvoir, les fascistes ne s’en sont que rarement retirés de leur propre gré.

Car dans les classes populaires et chez les jeunes – qui ont d’ailleurs largement placé Mélenchon en tête du scrutin – la tentation de l’abstention est grande : « ni escroc, ni facho » peut-on lire et entendre ces jours-ci. Ou encore : « Entre néolibéralisme et fascisme, je vais à la pêche. »

Compréhensible : n’avait-on pas promis en 2002, à l’occasion du deuxième tour Chirac-Le Pen (père), que tout allait changer ? N’avait-on pas dit la même chose après le référendum de 2005 ? Après les élections européennes, municipales, régionales, où à chaque fois, le FN avait progressé ? Comment en vouloir à ceux et celles pour qui l’épouvantail du Front national n’est plus qu’un vulgaire chantage destiné à les faire rentrer dans le rang ?

Et pourtant, une fois au pouvoir, les fascistes ne s’en sont que rarement retirés de leur propre gré. Et ceux qui disaient que l’essentiel, c’était de les combattre dans la rue et non dans les urnes – comme le préconise un large secteur de l’extrême gauche française aujourd’hui – se sont très rapidement retrouvés en prison. Alors, hier comme aujourd’hui, éviter que des fascistes s’installent au pouvoir doit être la première des priorités.


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