France : L’heure de vérité

Ce qui devait arriver est arrivé : le Front national a remporté le premier tour des élections régionales en France. Une analyse à chaud.

Election_MG_3455Lundi matin, c’est gueule de bois : le Front national est désormais le « premier parti de France ». Il continue son ascension dans l’Hexagone et se place en tête du scrutin dans six des treize régions. Avec une moyenne nationale d’environ 28 pour cent, la formation de Marine Le Pen devance Les Républicains et le Parti socialiste. Au moins deux régions pourraient tomber aux mains du FN : Nord-Pas-de-Calais-Picardie et Provence-Alpes-Côte d’Azur. La région voisine du Luxembourg, Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, risque elle aussi de se retrouver gouvernée par les frontistes après le deuxième tour des élections régionales, dimanche prochain.

Si le premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, a d’ores et déjà annoncé le retrait de toutes les listes socialistes là où le FN risque de l’emporter au deuxième tour, tous ne sont pas d’accord : le candidat PS en Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine et président du conseil régional de Lorraine sortant Jean-Pierre Masseret refuse, pour l’instant, de se retirer. « Je suis un homme de gauche, et vous n’imaginez quand même pas que je vais laisser 5,5 millions d’habitants gérés entre une droite qui est partie à l’extrême ou l’extrême droite nationaliste », a-t-il déclaré dans la nuit de dimanche. Lundi matin, il maintient sa position et risque de se faire exclure de son parti.

L’enjeu est de taille pour le PS : se désister au profit du candidat des Républicains et accepter que le parti ne soit pas représenté au sein du conseil régional, ou bien se maintenir au risque de se voir imputer la responsabilité d’une éventuelle victoire du Front national. C’est le choix entre le suicide ou une mort lente, en quelque sorte.

Valls et Hollande veulent s’ériger en dernier rempart contre le fascisme.

Si la décision de se désister dans toutes les régions menacées par le FN est tombée aussi vite au siège du PS, c’est que les dirigeants du parti poursuivent une stratégie pour le moins risquée sur le plan national : Valls et Hollande veulent s’ériger en dernier rempart contre le fascisme. En manque de résultats depuis qu’il est au pouvoir et sous la menace de tomber dans l’insignifiance, François Hollande sait pertinemment que s’il lui reste une chance minime de remporter les prochaines élections présidentielles, c’est celle d’une épreuve de force opposant son parti au Front national.

Cela peut aussi expliquer le virage sécuritaire que le gouvernement socialiste a pris à la suite des attentats du 13 novembre. En affrontant la droite – Sarkozy en particulier – sur son terrain, celui de l’« insécurité », il espère pouvoir réduire son champ d’action et la coincer entre un PS toujours plus à droite et le FN. Un pari osé, qui semble pourtant porter ses fruits au plan national – les sondages réalisés après les attentats en témoignent.

Le résultat en serait, du moins dans la logique du duo Valls-Hollande, un report des voix de droite vers le FN d’un côté et vers le PS de l’autre, et, par conséquent, un affrontement entre les deux au deuxième tour des présidentielles. Un affrontement pour lequel tout véritable « républicain » se verrait dans l’obligation morale de voter pour les socialistes. Une seule option pourrait probablement mettre en déroute cette stratégie : une candidature d’Alain Juppé, plus rassembleur que Sarkozy et apprécié même par des électeurs socialistes, pour le compte des Républicains à la présidentielle.

Le premier parti de France, c’est surtout l’abstention.

Si la « gauche » mise sur des voix de droite, c’est que, à gauche, il n’y a, dans l’immédiat, plus rien à prendre. Le « peuple de gauche » est démobilisé, frustré par la néolibéralisation du Parti socialiste et préfère, en partie, ne plus voter du tout. S’ensuit un cercle vicieux : plus la politique des socialistes vire à droite, moins l’électorat traditionnellement de gauche se mobilise, et plus le PS se voit obligé d’aller chercher des voix de droite.

Le Front national, premier parti de France – oui, mais… c’est surtout l’abstention, le premier parti de France. 49,5 pour cent des Français se sont abstenus lors de ce scrutin régional. Si la participation a légèrement progressé, c’est surtout l’électorat d’extrême droite qui s’est davantage mobilisé. La politique de l’épée de Damoclès – « votez pour nous ou ça sera le Front national qui gagnera » – ne marche plus. C’est que ça fera bientôt 15 ans qu’elle sert à maintenir au pouvoir des représentants des deux partis traditionnels du bipartisme, depuis le face-à-face entre Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen en 2002. En prenant en compte ce facteur, la progression du FN paraît tout de suite moins énorme. À Metz par exemple, où le Front national fait presque 30 pour cent, sur les 71.131 inscrits sur les listes électorales, seuls 28.841 sont allés voter – et seuls 8.064 ont voté Front national, soit 11,33 pour cent des inscrits.

Sans véritable projet de société, la gauche ne pourra que perdre.

Et la « gauche de la gauche » dans tout ça ? Alors que, en Grèce, au Portugal ou en Espagne, un rôle majeur dans le brisement du bipartisme traditionnel incombe à la gauche radicale, en France, ni le Front de gauche ni les écolos n’arrivent à s’imposer. C’est certainement dû, en partie, à la relation ambiguë qu’entretiennent les deux formations avec le Parti socialiste. Hésitant entre alliances stratégiques au niveau local et régional et refus catégorique des politiques néolibérales des socialistes, les forces de la gauche ont donné une image peu unitaire et, surtout, peu cohérente.

La stratégie du « front républicain » – le rassemblement des partis anti-FN au deuxième tour – pourrait marcher encore une fois, dimanche prochain, dans certaines régions. La casse pourra être limitée en partie, mais le prix à payer sera lourd. Désormais, ce ne sont plus les programmes politiques qui comptent, mais la nécessité de faire barrage à l’extrême droite. Au risque de laisser Marine Le Pen encore un peu plus définir le terrain de l’affrontement, au risque de renforcer ses électeurs – et tous les autres – dans l’idée que, entre la droite et la gauche, il n’y a plus de différence. L’heure de la « bataille idéologique » a sonné et le FN est en position de force pour la mener. Sans véritable projet de société, la gauche ne pourra que la perdre.


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