Front national : Choc avec préméditation

Le succès du FN s’inscrit dans un mode de scrutin antidémocratique initialement conçu pour empêcher son accession au pouvoir.

1349edito« Le choc », titraient aussi bien le Figaro que l’Humanité le lendemain du premier tour des élections régionales. Il est vrai que des annonces comme « Le FN premier parti de France » ou « Le FN en tête dans six des treize régions » pourraient faire penser que la France a viré majoritairement au brun d’un seul coup. L’édition de lundi du Monde présentait d’ailleurs une carte de la métropole française où les circonscriptions dans lesquelles le FN avait obtenu la majorité étaient marquées en brun. Depuis, le code couleur du quotidien a changé : le FN a dorénavant droit à un bleu foncé – on dirait presque un bleu marine -, la droite « classique » à un bleu clair.

Il ne s’agit pas de minimiser le résultat du FN, qui s’est peut-être séparé de Jean-Marie Le Pen pour augmenter son attrait dans les milieux plus modérés, mais dont les deux candidates les mieux placées pour devenir présidentes de région ont bien su mettre en valeur leur nom de famille.

Le score du FN, avec une moyenne nationale de presque 28 pour cent, atteint non seulement un niveau historique, mais il pourrait se solder par une véritable prise de pouvoir d’un parti auquel l’establishment politique avait annoncé vouloir faire barrage à tous les niveaux – du moins dans les déclarations officielles.

Il est vrai que le fameux « cordon sanitaire » n’a jamais fonctionné de façon absolue et, après les régionales de 1998, la droite a bien su s’arranger pour gagner certaines régions avec le soutien des élus lepénistes, sans les faire participer directement à l’exercice du pouvoir.

Comme la droite classique savait qu’il lui serait difficile de discipliner ses troupes dans l’avenir pour ne pas s’adonner à des coopérations politiques plus étroites, elle était bien d’accord, avec le Parti socialiste, pour modifier le mode de scrutin de ces régionales. Jusque-là, celui-ci était purement proportionnel et donnait à chaque liste qui dépassait 5 pour cent un nombre d’élu-e-s correspondant à son véritable poids électoral.

Ainsi, depuis 2004, la liste qui vient en tête au deuxième tour se voit attribuer automatiquement une bonification d’un quart des sièges à pourvoir, le reste étant alors réparti de façon proportionnelle entre toutes les listes qui ont su se maintenir – la barre de passage du premier au deuxième tour ayant été augmentée à 10 pour cent. Entre le premier et le deuxième tour, désistements, fusions et autres formes de regroupements sont possibles.

L’arrogance de l’establishment politique ne prévoyait pas un scénario où le FN engrangerait justement cette bonification de 25 pour cent.

Une liste qui récolte ainsi un peu plus d’un tiers des voix et qui vient en tête – même avec une petite poignée de suffrages – se voit donc assurée d’une majorité absolue des sièges dans la future assemblée régionale. Un système qui devait donc minimiser le poids du FN et empêcher sa prise de pouvoir. L’arrogance de l’establishment politique ne prévoyait pas un scénario où le FN engrangerait justement cette bonification de 25 pour cent.

Il est vrai que la réforme du mode de scrutin avait été élaborée sous le gouvernement d’un certain Lionel Jospin, et donc avant cet autre « choc » des présidentielles de 2002 où le candidat du FN était déjà arrivé en deuxième position et avait ainsi forcé le PS à appeler à voter Chirac.

En attendant le deuxième tour, la « droite la plus bête du monde » s’attaque au FN en faisant siennes de larges parties du programme lepéniste, et la gauche s’autosaborde dans ses fiefs électoraux en appelant à voter pour les Républicains, qui eux refusent tout réflexe républicain inverse.

Ce ne sont donc pas des modes de scrutin de moins en moins démocratiques qui réussiront à tenir à l’écart le FN, mais bien des stratégies politiques qui s’attaquent aux racines de ces problèmes qui poussent une partie de l’électorat français à un choix qui peut paraître rhétoriquement édulcoré, mais qui n’a rien perdu de ses fondements racistes et nationalistes.


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