Histoire : Cinqfontaines : retour en arrière

Cette photographie, très probablement prise à Cinqfontaines, date-t-elle du temps où le couvent servait de lieu de transit pour les Juifs luxembourgeois morts en déportation ? Les experts en doutent.

Ce regard… de brute désabusée, a-t-on envie de dire, de bourreau fatigué qui nous fixe sur la photographie ci-dessus est celui, très probablement, d’un soldat de la Waffen-SS, en train de fumer une cigarette devant ce qui semble être un point de contrôle improvisé. Il est aussi la première chose qui saute aux yeux quand on examine cette photographie censée avoir été prise au sein du camp de rassemblement de Cinqfontaines (Clervaux), où l’occupant nazi avait rassemblé entre août 1941 et juin 1943 environ 300 Juifs luxembourgeois, pour la plupart âgés ou invalides, avant leur déportation vers les camps de Theresienstadt, Izbica et Auschwitz, entre avril 1942 et la fermeture du camp luxembourgeois un an plus tard. En effet, sur le panneau accroché sur la baraque dans la partie gauche de l’image, on peut lire « Sammelstelle Fünfbrunnen » et en dessous « SS Kommandatur ».

Il convient tout de même de rester prudent. Une recherche par mot-clé sur « Fünfbrunnen » laisse bel et bien apparaître la photographie dans certains moteurs de recherche et le site holocaust-history-archive.com qui l’héberge la répertorie sous les rubriques « concentration camps » et « Luxembourg ». Or, comme le précise l’historien Marc Schoentgen, le camp en question, qui était connu non pas sous le nom de « Sammelstelle » mais de « Jüdisches Altersheim Fünfbrunnen » n’était pas gardé, et certainement pas par des Waffen-SS.

Sous contrôle de la Gestapo

En effet, lorsque les nazis ont pris la décision de rassembler les Juifs restant au Luxembourg dans cet ancien couvent du nord du pays, c’est à la communauté juive, plus précisément à l’Ältestenrat qu’en est revenue la gérance. Le site lui-même était sous contrôle de la Gestapo. Ce qui n’aurait pas empêché (et cela peut étonner) que parmi les habitant-e-s certains aient pu se déplacer dans les villages avoisinants, voire recevoir de la visite. Comme le note dans une brochure la commune de Wincrange, « beaucoup espéraient y échapper à d’autres heurts et aux déportations pour y attendre la fin de la guerre ou l’émigration outre-Atlantique ».

Entre-temps, le créateur du site internet, le Néerlandais Cees van der Togt, ne doute pas de la véracité de la photographie ni du fait qu’elle a été prise à Luxembourg, lui-même assurant s’être déplacé sur les lieux pour effectuer les recherches nécessaires. Marc Schoentgen non plus ne connaît pas d’autre « Fünfbrunnen », et par ailleurs aucune autre photographie du lieu pendant l’occupation. Cela suffirait pour la rendre unique, même s’il faudrait « rester très prudent avant de la mettre dans un contexte juif », surtout que la présence d’un Waffen-SS sur la photographie laisse plutôt penser qu’elle a été prise durant la bataille des Ardennes.

L’historien, qui n’a pas pu consulter la photographie à ce jour, ni d’ailleurs l’album dont elle serait issue, lequel, selon Cees van der Togt, montrerait les stations du soldat photographié aux Pays-Bas et au Luxembourg, reconnaît toutefois son intérêt « géographique et historique ».

L’historienne Renée Wagener remarque à son tour que « cette photo ne va pas avec les discours » sur le camp de Cinqfontaines. Par conséquent, elle est également d’avis que la photo a été prise avant ou après la transformation du couvent en « maison de retraite juive ».

Henri Juda, dont la grand-mère a été incarcérée à Cinqfontaines, sait que sa mère lui rendait visite, mais que les lois raciales interdisaient tout contact avec la population locale, assez « indifférente » au sort des Juifs, comme le confirment les recherches de Renée Wagener. Que l’endroit n’ait pas été gardé reste une énigme difficilement compréhensible pour Henri Juda, sachant qu’un premier convoi de déportation en direction du ghetto de Litzmannstadt (Pologne) était parti de Luxembourg-Gare le 16 octobre 1941 et que les habitant-e-s de Cinqfontaines souffraient d’un manque de place, de malnutrition et de maladie. Même les déportations auraient eu lieu dans un calme relatif, affirme Marc Schoentgen. « Peut-être que les gens avaient tout simplement trop peur », donne à penser Renée Wagener.

Visites surprises

En tout cas, et en dépit du fait que ses habitant-e-s auraient pu disposer d’une relative liberté de mouvement (ou plutôt d’un niveau de surveillance moins élevé qu’ailleurs), Cinqfontaines a joué un rôle central dans la déshumanisation des Juifs, destinés à être déportés. On sait à travers le récit de survivants que les gens souffraient de faim, de maladies et du manque d’hygiène. Dans son journal, Hugo Heumann, réfugié allemand, raconte comment Fritz Hartmann, le chef de la Gestapo à Luxembourg, a régulièrement organisé des descentes musclées à Cinqfontaines. Lors d’une de ces visites surprises, le fonctionnaire nazi aurait trouvé un morceau de savon et décidé que les personnes retenues dans le camp n’auraient plus le droit d’en posséder à partir de ce jour-là.

« Il était interdit de le regarder dans les yeux », s’est souvenue Henriette Kleeblatt, envoyée à Cinqfontaines sur ordre personnel de Fritz Hartmann, responsable des déportations au Luxembourg. Dans le couvent du Nord, elle l’a vu à maintes reprises vider les valises des Juifs, pour « choisir les plus belles » et les prendre avec lui. Comme le raconte Henri Juda, la chapelle de Cinqfontaines était emplie de meubles, que les Juifs avaient emportés avec eux et qui furent mis aux enchères leurs propriétaires une fois déportés. Il existe également des récits non vérifiés d’après lesquels des Juifs auraient été aperçus aux alentours de Cinqfontaines, en train de mendier auprès des agriculteurs ou alors autour d’une malle emplie de livres religieux, déposés par d’autres Juifs parlant yiddish et qui seraient venus la chercher au lendemain de la guerre…


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