Histoires d’immigré-e-s
 : Eldorado

Le film le plus ambitieux à ce jour sur la communauté lusophone au Luxembourg arrive en salles la semaine prochaine. « Eldorado » retrace les espoirs, craintes, rêves et désillusions de quatre personnes issues de l’immigration.

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Même la désolation la plus totale connaît l’esthétique. « Eldorado » ausculte l’immigration lusophone au Luxembourg – sans fard et sans sentimentalisme. (Photo: © samsa films)

Nous, au Luxembourg,

on trouve encore du travail, camarade.

Mais là-bas on est comme des fourmis

on doit travailler énormément 
pour améliorer notre vie.

On est comme les vagues,

on atterrit là-bas, quelque part,

et on ne se rend pas compte

que le temps passe, camarade.

Tourné sur trois ans, « Eldorado » met en scène les parcours de quatre personnes qui n’ont a priori rien en commun, à part qu’elles vivent au Luxembourg et sont issues de l’immigration. Parmi les quatre, c’est Jonathan qui est le plus ballotté : en tant qu’élève du modulaire, il doit entrer dans la vie active – entrer à la Légion ? – sans compromettre sa vie amoureuse. Il a grandi avec un père portugais absent, sa mère étant française. Carlos, d’origine capverdienne, a grandi au Luxembourg. Le film le montre à la recherche d’un travail, après un passage en prison. Finalement, le sujet de l’immigration est ­approfondi à travers deux nouveaux arrivants : Isabel et Fernando. Isabel a fui le Portugal avant tout à cause d’un mari violent, comme on l’apprend lors d’une session de ­psychothérapie. Elle travaille en tant qu’agent d’entretien. Fernando, lui, est électricien. La caméra l’accompagne sur les grands chantiers de construction, dans le monde des agences d’intérim et jusqu’aux « fameuses » chambres au-dessus de cafés encombrées de nouveaux arrivants.

La grande force du film est de créer une atmosphère unique, par moments mélancolique, voire nostalgique – le mal du pays accable en effet deux des protagonistes. Mais le film parle aussi de nouveaux débuts, d’espoir et d’affection. Vers la fin, Fernando déménage dans son propre appartement, Carlos est devenu père et Jonathan a une explication avec son père.

Pour construire son ambiance particulière, le film évite toute interview ou analyse d’expert et parie sur la mise en situation de la première à la dernière seconde. Il brouille la frontière entre documentaire et fiction et n’en fait pas un secret – ce n’est pas tous les jours que des femmes de ménage dansent le ballet au boulot. Dans une interview, les réalisateurs Rui Abreu, Thierry Besseling et Loïc Tanson soulignent ainsi que leur but n’était pas de tourner un documentaire sociologique sur le sujet de l’immigration lusophone, même si la campagne de communication autour du film peut donner cette impression. Cette justification ne les a cependant pas préservés du reproche, exprimé par quelques spectateurs après l’avant-première, que le film reproduirait les stéréotypes des Luxembourgeois au sujet des Portugais.

La qualité visuelle est excellente, mais l’esprit d’expérimentation poussé parfois trop loin : faut-il vraiment cinq plans pour voir un arbre tomber ? Finalement, la mise en scène conséquente contraste fortement avec la manière d’être assez tâtonnante des personnages. Les réalisateurs ont probablement hésité pour trouver un épilogue et se sont finalement résolus à faire un « deux ans après » : une fin qui suggère l’accomplissement d’un processus et ne rend par conséquent pas vraiment justice aux destinées des protagonistes, parce que ceux-ci sont des êtres réels.

Autre élément marquant du film : ses moments d’inconfort. Ainsi, on voit une institutrice dont le cours dans la classe de Jonathan part en vrille. Dans une autre scène, un instituteur décrit avec un zèle assez froid les limites professionnelles de Jonathan – lequel est visiblement déconcerté. « Eldorado » est en effet un monde duquel la plupart du temps les Luxembourgeois sont étrangement absents. Ce qui nous rappelle que notre société est bien plus segmentée qu’on ne voudrait bien l’admettre. Si la ségrégation est d’abord le produit de facteurs socioéconomiques, Isabel et Fernando nous remémorent que le facteur linguistique n’est pas à sous-estimer – ils parlent à peine le français. Un sujet qui a été évoqué par le public lors de la table ronde « Eldorado – la réalité ? » modérée par Serge Kollwelter, le 28 février dernier .

Eldorado est une œuvre réussie et humaine qui nous remet en mémoire une réalité de ce pays : certains secteurs, comme ceux de la construction ou du nettoyage, reposent principalement sur les épaules d’immigrés, qui ont chacun leurs peines et leurs joies, peu partagées avec les autochtones.

L’évaluation du woxx : XX


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