Rohingyas : « Les gens faisaient tout pour trouver une solution »

Rémi Fabbri est parti en tant que volontaire bénévole dans les campements de réfugié-e-s rohingyas au Bangladesh, à la frontière avec le Myanmar. Il raconte son vécu au woxx.

Rémi Fabbri à son poste de travail au Bangladesh. (Photos : Croix-Rouge)

woxx : Dans quel cadre avez-vous effectué votre mission au Bangladesh ?


Rémi Fabbri : Je suis parti bénévolement pour l’ERU Benelux (Emergency Response Unit) de la Croix-Rouge, qui a été créée par la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et qui regroupe donc plusieurs sociétés nationales suivant les compétences. Dans mon cas, ce sont les Croix-Rouge du Benelux qui ont répondu à l’appel. Notre spécialisation, c’est la distribution de matériel non alimentaire.

C’est-à-dire ?


Cela comprend tout ce qui peut être des couvertures, des toiles de tente et éventuellement de la nourriture sèche. Mais on ne va pas délivrer de la nourriture fraîche comme des fruits ou des légumes.

Ce sont donc d’autres organisations qui s’en chargent ?


Oui, il y a d’autres ERU qui existent et qui sont plus compétentes dans les domaines de la santé ou le nettoyage des eaux par exemple. Le fonctionnement est le suivant : la fédération répond aux demandes de la Croix-Rouge locale quand celle-ci se trouve débordée par la catastrophe. Elle envoie une équipe spécialisée, qui fait un « assessment » en quelques jours, et elle détermine les nécessités du moment, ce qui peut aller d’une cellule psychologique à des besoins plus basiques. Elle fait ensuite appel aux différentes équipes qui se sont constituées dans les Sociétés nationales.

Quel était le besoin auquel votre équipe a répondu ?


Vu que les campements se sont installés extrêmement rapidement et qu’il y avait déjà 850.000 personnes, avec des gens qui arrivaient tous les jours, il fallait absolument que ces personnes puissent se loger. Car les gens qui sont expulsés du Myanmar n’ont rien.

Comment se passent ces expulsions ?


Les militaires viennent chez vous et vous demandent vos papiers. Si ceux-ci indiquent que vous êtes musulman, vous avez le choix entre déguerpir au plus vite ou un très court procès. Ce qui fait que les gens qui arrivent n’ont absolument rien, pas de bijoux et pas d’argent. Les militaires du Myanmar prennent tout, soit au moment où les expulsé-e-s sont expulsés de chez eux, soit au moment où ils passent la frontière. Une fois arrivés de l’autre côté, ils sont pris en charge par les militaires du Bangladesh, qui leur assignent des zones où ils peuvent s’établir et une petite somme d’argent. Ils peuvent ainsi acheter du bambou, qui va leur servir à construire l’ossature de leur maison. Par après, nous distribuons tout ce qui est bâches et cordes pour refermer la maison.

Quand votre destin dépend de vos papiers.

Plus précisément, comment s’est déroulée votre mission ?


Nous faisons tout avec notre société nationale sœur locale, le Croissant-Rouge du Bangladesh. Notre mission était de distribuer à 40.000 familles des « shelter kits » comprenant une bâche, une corde, des couvertures et des jerrycans.

« Les militaires du Myanmar prennent tout, soit au moment où les expulsé-e-s sont expulsés de chez eux, soit au moment où ils passent la frontière. »

Comment évaluez-vous le risque de catastrophe sanitaire ?


C’est extrêmement juste, parce que le camp est immense. J’étais sur place entre mi-novembre et mi-décembre et il y avait déjà 850.000 personnes. Tous les jours, dans les blocs spécifiques dans lesquels on travaillait, il y avait une dizaine de nouvelles familles qui arrivaient par bloc. L’espace est très réduit, les maisons sont construites les unes sur les autres. Dans la partie près de l’eau, une ressource rare, les latrines construites se retrouvent les unes près des autres et certaines sont à ciel ouvert, ce qui fait que l’eau de la rivière est naturellement polluée. Ce qui augmente le risque de choléra et d’autres maladies. Lorsque j’y étais, quelque 600.000 personnes avaient déjà été vaccinées contre le choléra, mais il faut savoir que le vaccin ne protège pas à cent pour cent. Il y avait aussi des risques de diphtérie et de diarrhées mortelles. Le risque est réel et surtout, si une épidémie démarre, il sera extrêmement difficile de la stopper.

Les flux sont-ils constants ou en augmentation ?


Pour nous, c’est difficile à dire, car nous n’étions responsables que de trois zones de distribution sur le camp. Ce sont les militaires qui gèrent les ONG – dont le nombre est très grand, mais les besoins excèdent toujours l’aide apportée. Ce qui rend la tâche si lourde pour déterminer le nombre de réfugié-e-s, c’est le micmac entre les autorités locales et les militaires du Myanmar. Pour ma part, j’avais un chiffre très clair sur les zones où je travaillais, mais je ne peux pas extrapoler cela à tous les campements.

Quelle est l’attitude des autorités locales par rapport aux réfugié-e-s et aux ONG ?


C’est un point très intéressant. Déjà, le Bangladesh est très, très pauvre. Pour être transparent, quand je suis arrivé au camp, sur le chemin la misère était la même que dedans. Il faut être conscient que la population du Bangladesh vit dans des abris en tôle sur des routes de terre – la pauvreté est immense. Sur place, on travaillait avec le Croissant-Rouge du Bangladesh et avec ses bénévoles locaux. Et une partie de mon travail consistait à former ces derniers. Aussi car nous travaillons dans l’urgence. En quatre ou cinq rotations d’un mois, nous formons les gens, puis ce travail est fait par ces bénévoles. S’y ajoute le fait que nous formons aussi les réfugié-e-s à s’aider eux-mêmes. J’ai été vraiment étonné par le très grand nombre de bénévoles, souvent très jeunes, du Bangladesh. Et il y avait un grand respect par rapport aux réfugié-é-s. Au niveau politique, c’est plus difficile de l’affirmer, pour moi qui étais tout au bout de la chaîne, sur le terrain en train de distribuer des abris.

Les bâches blanches distribuées par la Croix-Rouge protègent du moins contre les affres du climat.

Donc, vous n’étiez pas du tout en contact avec les militaires bangladeshis ?


À mon niveau, je les côtoyais chaque jour sur le terrain. Ce sont les militaires qui gèrent le camp. Nous avons très bien pu collaborer avec eux et ils nous ont toujours donné ce dont on avait besoin. Ils venaient nous voir à tout moment, pour voir comment les choses se passaient et pour nous rassurer sur le fait qu’au moindre souci, ils étaient disponibles. À côté de cela, ils réalisent aussi très régulièrement des vérifications d’identité. Mais je n’ai jamais vu de situation où les gens en seraient venus aux mains. C’était relativement calme dans le camp, sachant que les réfugié-e-s sont composé-e-s de beaucoup d’enfants et de femmes – 40 pour cent des familles auxquelles on a distribué nos abris étaient soit des femmes seules avec leurs enfants, soit des enfants seuls. Les maris n’étaient plus avec eux.

« Les femmes seules du camp avaient créé un bloc pour elles-mêmes entre femmes afin de se protéger. »

Le nombre de mineur-e-s non accompagné-e-s est donc élevé.


Exactement : vous avez des familles de sept à huit enfants seuls – avec un soutien de famille souvent entre 10 et 12 ans. Ou à l’inverse, des femmes seules, ou des personnes très âgées. Ce qui contribuait aussi au fait que le campement était très paisible. Chaque fois que je faisais des distributions, je donnais entre 600 et 1.000 kits. Nous nous déplacions avec notre « team leader » et nos bénévoles, et je n’ai jamais eu un seul problème avec des mouvements de foule ou des soulèvements. Lorsqu’il y avait un problème, les gens faisaient tout pour trouver une solution.

Pourtant, le Bangladesh et le Myanmar se sont mis d’accord sur un programme de rapatriement dans les deux ans à venir. Le jugez-vous réaliste ?


Aujourd’hui, cela me semble très peu réaliste. Vu la population présente au Bangladesh à présent et vu les discussions que j’ai pu avoir avec les gens, je n’y crois pas trop. Quand nous formons des réfugié-e-s dans un camp, nous donnons aussi un temps d’écoute : chacun pouvait s’exprimer et dire sa pensée. Je me souviens d’une personne qui avait une cinquantaine d’années et qui m’expliquait que c’était la deuxième fois qu’il était dans ce camp-là. Il y avait déjà été dans les années 1990 (où des opérations militaires avaient déjà provoqué des mouvements de population, ndlr), il y avait vécu jeune et, 25 ans plus tard, il se retrouvait exactement au même endroit. Il nous expliquait qu’effectivement, en rentrant de son premier exil au Myanmar, les autorités ne lui avaient pas remis une carte d’identité standard, mais un document qui attestait qu’il était bien un habitant du pays, qui ne disposait cependant pas de tous les droits sociaux accordés aux autres. Et quand les militaires sont venus cette fois, ils l’ont exproprié à la vue de cette carte. Nous avions des retours très poignants de ces gens-là.

« Nous avons systématiquement demandé s’il y avait quelqu’un qui voulait et pouvait chanter. »

Quel est le moral des personnes réfugié-e-s dans les campements ? Ont-ils l’espoir de retourner sur leurs terres ?


Cela dépend des gens, mais la plupart envisagent de rentrer. Quand on commençait nos formations avec les gens, on leur demandait de se présenter et de dire en un mot ce qu’ils aimaient. Je ne m’attendais pas à entendre aussi souvent qu’ils aimaient leur pays et leur famille. Une autre anecdote qui le souligne est ce que j’ai vécu pendant les distributions. Il faut savoir qu’on était tributaires de la logistique, donc quand il n’y avait que deux camions pour se rendre à trois endroits différents, l’aide mettait du temps à arriver. En attendant, on avait acheté des mégaphones pour passer de la musique, ce que les gens aimaient bien. Mais à un moment, en discutant avec le traducteur, qui était un réfugié lui aussi, j’ai appris qu’il y avait un chanteur connu dans son village. Du coup, on lui a demandé de venir chanter. Ce qu’il a fait et tous les gens – donc énormément de personnes faisant un grand brouhaha – se sont tus et se sont assis par terre pour écouter ses chansons. Après cette expérience, nous avons systématiquement demandé s’il y avait quelqu’un qui voulait et pouvait chanter.

Y a-t-il eu des moments qui vous ont marqué ?


Absolument. Il faut savoir que le campement se situe dans une région très vallonnée, ce qui donne la possibilité de voir de grandes surfaces d’un coup d’œil. Et vu que nos bâches sont blanches, trouver des trous noirs était facile. On pouvait donc y aller pour savoir si untel n’avait pas eu sa bâche, s’il l’avait perdue ou revendue. En me dirigeant vers un de ces points noirs, j’ai fait la connaissance d’une jeune femme d’à peine 30 ans, seule avec trois enfants dont un avait à peine un an. J’ai discuté avec elle par le biais du traducteur et elle m’a expliqué que son mari l’avait quittée quand elle est arrivée dans le camp. Ce qui revient presque à une mise à mort, car une femme seule dans un camp, c’est une situation très compliquée. À ma question de savoir pourquoi elle n’avait pas reçu sa bâche, elle m’a répondu qu’avec ses trois enfants, elle ne pouvait pas quitter son abri pour se rendre aux points de distribution et qu’elle n’avait personne pour l’aider. Je lui ai demandé s’il n’y avait pas d’entraide entre voisins et elle m’a dit qu’en tant que femme seule, elle ne pouvait pas s’attendre à de l’aide. J’en ai discuté avec le chef de son bloc, qui s’est organisé pour qu’elle puisse obtenir sa bâche chez nous. En arrivant sur notre site, son regard avait déjà changé – de très dur au début à un franc sourire. Elle a donc pris ses affaires et elle est repartie. Deux ou trois jours plus tard, j’ai vu qu’elle n’avait toujours pas mis sa bâche et je suis reparti la voir. Elle m’a alors expliqué qu’elle était incapable de la monter seule, étant trop faible : elle n’avait mangé que 25 kilos de riz avec sa famille en deux mois. Elle n’avait rien reçu d’autre parce qu’elle ne pouvait pas bouger. Si elle demandait à un voisin de l’aider, il faillait qu’elle paie. Or elle n’avait aucune ressource. Je lui ai alors mis la bâche, et du coup les voisins, me voyant, ont aussi aidé. Les conditions des femmes sont par conséquent très difficiles. D’ailleurs, juste avant de partir, j’ai constaté que les femmes seules du camp avaient créé un bloc pour elles-mêmes entre femmes afin de se protéger contre les viols très fréquents, les vols d’enfants ou le trafic d’organes. Et ça, a priori, ça marchait bien.


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