SECONDE GUERRE MONDIALE: Collabos deluxe ?

von | 17.05.2013

La thèse de Vincent Artuso est un des premiers travaux d’envergure sur un phĂ©nomène que l’historiographie officielle prĂ©fère occulter. Si elle ne remet pas fondamentalement en cause ce qu’on savait dĂ©jĂ , elle dĂ©voile de nouvelles raisons derrière des phĂ©nomènes trop souvent mis sur un piĂ©destal.

Editer les « bonnes feuilles » d’un livre – et d’une thèse de doctorat de surcroĂ®t – n’est une tâche ni Ă©vidente, ni mĂŞme gratifiante. DĂ©jĂ  que personne n’aime faire des dĂ©coupages dans un livre qui l’intĂ©resse. Mais dans ce cas, oĂą il faut bien s’adonner Ă  l’exercice, les choix sont dictĂ©s par deux facteurs majeurs : les informations qu’on estime prioritaires Ă  partager avec le lectorat et la lisibilitĂ© du texte, qui risque d’ĂŞtre obstruĂ©e par une lecture – forcĂ©ment – partielle. A cause de cela, quelques Ă©lĂ©ments majeurs de « La collaboration au Grand-DuchĂ© de Luxembourg durant la Seconde Guerre mondiale (1940-1945) : adaptation, accomodation, assimilation » ont Ă©tĂ© Ă©cartĂ©s par les ciseaux du compilateur des bonnes feuilles. Pourtant, et dans le souci de complĂ©ter ces lacunes dans la mesure du possible, nous voulons profiter de la publication de ce dernier extrait pour revenir sur quelques points, malheureusement pas encore publiĂ©s – en attendant la publication du mĂ©moire sous forme de livre.

La première chose qui frappe Ă  la lecture de cette thèse, c’est qu’elle rend impossible la vieille dichotomie entre un peuple de rĂ©sistants et de collaborateurs. En effet, si on veut comprendre le Luxembourg pendant la guerre, il faut aussi connaĂ®tre les nuances possibles dans la collaboration avec le Reich, ainsi que les motivations qu’avaient ces personnes Ă  s’accommoder avec l’occupant nazi – des motivations qui peuvent radicalement changer notre point de vue sur certains faits historiques. Ainsi, c’est surtout la « Volksdeutsche Bewegung » (VdB) qui joue un rĂ´le prééminent dans le contact du rĂ©gime nazi avec la population luxembourgeoise. NĂ©e des cercles de la « Gesellschaft fĂĽr deutsche Literatur und Kunst », dĂ©jĂ  animĂ©e par le fasciste fanatique Damien Kratzenberg, elle regroupait, dès les premiers jours de l’occupation, les plus ardents combattants de la cause pro-allemande. Pourtant, ni pour le Gauleiter, ni pour les SS de la Sipo-SD, les rapports avec la VdB n’Ă©taient Ă©vidents. D’abord parce que les plus fanatiques d’entre eux – membres du fameux « Stosstrupp » animĂ© par Camille Dennemeyer – rappelaient trop les dĂ©bordements des SA dĂ©jĂ  efficacement combattus par Hitler. Et puis, les nazis suspectaient les Luxembourgeois d’adhĂ©rer au VdB plus par opportunisme que par conviction. C’est surtout dans la deuxième phase, oĂą l’adhĂ©sion au VdB fut rendue obligatoire, qu’il devient un organe incontrĂ´lable et donc inefficace pour l’occupant. C’est pourquoi le Gauleiter a ouvert la possibilitĂ© aux plus convaincus d’adhĂ©rer directement au NSDAP allemand.

Le Gauleiter s’Ă©tait aussi compromis avec la suppression de l’indexation automatique des salaires.

En gĂ©nĂ©ral, on peut dire que l’adhĂ©sion des Luxembourgeois au rĂ©gime nazi connaĂ®t deux revirements majeurs. D’abord, lorsqu’après plus d’un an d’occupation, ni les promesses du Gauleiter d’une vie meilleure, ni les espoirs de sauvegarder ne seraient-ce que des restes de souverainetĂ© nationale ne furent rĂ©alisĂ©s, l’Allemagne – qui en 1940 semblait encore imbattable – commence Ă  s’engluer dans la guerre et Ă  attaquer l’URSS, sans avoir vaincu les Britanniques, les plus sensĂ©s des Luxembourgeois commencent Ă  freiner leur enthousiasme. Car l’issue de la guerre, qu’on croyait gagnĂ©e d’avance pour le Reich, redevenait incertaine. D’autant plus que le Gauleiter avait attaquĂ© la paix sociale de front en supprimant ce qui est encore aujourd’hui la vache sacrĂ©e des syndicats : l’indexation automatique des salaires, qui existait dĂ©jĂ  avant-guerre, quoiqu`avec une distribution diffĂ©rente.

Le deuxième moment fort du dĂ©sengagement dans la collaboration Ă©tait l’enrĂ´lement forcĂ© des jeunes Luxembourgeois Ă  partir du 30 aoĂ»t 1942. Certes, la majoritĂ© de la population craignait depuis longtemps que l’Allemagne hitlĂ©rienne ne lui demande une contribution de sang, mais cela n’empĂŞcha pas le pays de dĂ©clencher une « grève gĂ©nĂ©rale ». D’ailleurs, Ă  propos de cette « grève », qui fut plutĂ´t une accumulation de dĂ©brayages spontanĂ©s qu’un soulèvement de masse orchestrĂ© par la rĂ©sistance, pourtant dĂ©jĂ  bien en place Ă  cette Ă©poque, Artuso relève une anecdote historique intĂ©ressante : le 27 aoĂ»t, un postier de Wiltz lut dans un exemplaire du « Reichsgesetzblatt » qui ne lui Ă©tait pas destinĂ© – la poste allemande ayant confondu Wiltz et Wels en Autriche – que le service militaire obligatoire allait ĂŞtre proclamĂ© par le Gauleiter dans un grand meeting dĂ©jĂ  annoncĂ© pour le 30 aoĂ»t. En passant cette information Ă  des rĂ©sistants de sa connaissance, le postier dĂ©clencha donc, avec l’aide du hasard, le plus important soulèvement sous l’occupation.

Ce n’est qu’après la dĂ©claration de l’enrĂ´lement forcĂ© que la peur change de camp et que mĂŞme les collaborateurs les plus convaincus se sentent de plus en plus isolĂ©s, Ă  tel point qu’ils se mettent Ă  demander Ă  ĂŞtre armĂ©s. Et ils avaient raison d’avoir peur car, Ă  cĂ´tĂ© des rĂ©fractaires, quelque 3.000 dĂ©serteurs luxembourgeois, donc armĂ©s et formĂ©s au combat, rĂ´daient potentiellement dans les campagnes du pays. En consĂ©quence, le risque d’une guerre civile couvait bel et bien durant les derniers mois avant la LibĂ©ration. Ce qui rend comprĂ©hensible aussi certains agissements du gouvernement en exil, qui, une fois revenu au pays, voulait surtout calmer le jeu, plutĂ´t que de chercher Ă  ce que justice soit faite dans les derniers dĂ©tails.

Ainsi, si on met de cĂ´tĂ© les convaincus d’office, qui sont restĂ©s inflexibles sur leurs opinions avant, pendant et parfois mĂŞme après la guerre, la majoritĂ© de la population luxembourgeoise s’est pliĂ©e aux vents de l’Histoire qui soufflaient sur son pays, cherchant Ă  sauvegarder souverainetĂ© et avantages sociaux, et acceptant de payer – du moins au dĂ©but – le prix fort : s’encanailler avec la dictature la plus criminelle et sanguinaire que le monde avait vu jusque-lĂ . Car personne au Luxembourg de 1940 ne pouvait ignorer ce qui se passait outre-Rhin depuis 1933.

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Voir aussi BONNES FEUILLES (6/6) |
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