Jeunes et engagé-e-s (1/2) : Un monde à inventer

Ils sont apolitiques, désintéressés et conformistes, à en croire des clichés largement répandus. Mais au Luxembourg comme ailleurs, ils sont nombreux à vouloir changer le monde, d’une façon ou d’une autre. Une plongée dans les milieux jeunes et engagés du grand-duché.

Au Luxembourg, chaque génération connaît sa grande mobilisation…manif contre la réforme du système de bourses d’études, avril 2014. (Photo : Michelle Kleyr)

Au Luxembourg, chaque génération connaît sa grande mobilisation… manif contre la réforme du système de bourses d’études, avril 2014. (Photo : Michelle Kleyr)

Ils sont paresseux, ne s’intéressent à rien et ne pensent qu’au prochain week-end. Le mot « politique » leur est étranger et tout ce qui ne les concerne pas directement ne leur fait ni chaud ni froid. Plutôt que de sortir dans la rue et de changer le monde comme leurs parents ou grands-parents l’ont fait en 1968, ils passent leur temps dans une réalité virtuelle, les yeux rivés sur leurs smartphones. Au Luxembourg plus encore qu’ailleurs, ils sont privilégiés, ne connaissent pas la vraie vie et se contentent de leur petit confort personnel. Vous l’aurez compris : c’est la jeunesse qui est en cause.

La génération Y – c’est ainsi qu’on appelle tous ceux dont la date de naissance se situe entre les années 1980 et 1999 -, une génération apolitique ? À en croire les préjugés, oui. Mais ces préjugés envers les jeunes existent depuis longtemps. Au début des années 1960, la sociologie française parlait d’une « génération sceptique » et désintéressée en parlant de ces jeunes qui, quelques années plus tard, allaient se retrouver sur les barricades de Mai 1968.

Fluctuations hormonales obligent, une certaine dose de spontanéité est le propre de la jeunesse. Ainsi, il peut arriver qu’une génération prétendument apathique perde soudainement son calme et, du jour au lendemain, bouscule l’ordre établi. En 2009, qui aurait pu prédire qu’un peu plus qu’un an plus tard, la jeunesse désillusionnée des pays arabes se retrouverait à l’origine – et à la tête – d’un des plus grands soulèvements que la région ait connu ? En 2010, qui aurait imaginé que les jeunes espagnol-e-s, pourtant parmi les moins politisés à en croire la plupart des études européennes faites à ce sujet, seraient à l’origine du mouvement social le plus important que la péninsule ibérique ait connu depuis la mort du dictateur Franco ?

C’est que parfois, il suffit d’une étincelle, d’un fait divers, pour qu’explose tout un cocktail de rage et de frustration. Ce n’est pas pour rien qu’une révolte de la jeunesse compte parmi les pires cauchemars que peuvent avoir la plupart des dirigeants et chefs d’État. La mobilisation récente contre la loi « travail » en France le montre : « Quand la jeunesse est dans la rue, il faut l’écouter », aurait martelé François Hollande à ses ministres. Ce qui lui fait peur, ce n’est pas forcément la mobilisation syndicale traditionnelle, mais un mouvement de jeunesse d’envergure, imprévisible et décidé.

« Quand la jeunesse est dans la rue, il faut l’écouter. »

Le Luxembourg n’est pas la France, ni la Tunisie ou l’Espagne. Ce n’est pas pour autant qu’il n’a jamais connu de mouvements de jeunesse, au contraire : au grand-duché, chaque génération ou presque connaît sa mobilisation. D’avril 1971 – l’équivalent de mai 1968 au Luxembourg – au mouvement contre la réforme des bourses d’études en 2014, en passant par la « Jumbokaart-Streik » de 1996 et les grandes manifestations contre la guerre en Irak, ce sont ces mobilisations qui politisent une partie de la génération en question et projettent sur le devant de la scène de nouveaux militants jusque-là inconnus.

C’est, en partie, dans ce vivier de jeunes politisés que puisent les organisations de jeunesse comme l’Unel, mais aussi les organisations de jeunesse des partis – de gauche, le plus souvent – ou les syndicats. Certains d’entre eux se retrouveront dans un parti plus tard, ou deviendront acteurs de la société civile, d’une façon ou d’une autre.

Les jeunes du Luxembourg ne sont pas forcément moins politisés que leurs confrères ou consœurs dans d’autres pays. C’est ce que révèle, entre autres, le « rapport national sur la situation de la jeunesse au Luxembourg » de 2015 (woxx 1357), qui a dédié un chapitre à la participation politique, ou citoyenne, des jeunes et jeunes adultes au Luxembourg. Ainsi, si seulement 45 pour cent des jeunes résident-e-s affirment s’intéresser à la politique, le Luxembourg reste parmi les pays européens où le plus de jeunes s’y intéressent. Et ce alors que, d’après les calculs des auteurs du « rapport jeunesse », seules 51 pour cent des personnes âgées de 18 à 34 ans avaient le droit de vote en 2011.

Ce constat, Djuna Bernard, la présidente récemment élue de la CGJL (Conférence générale de la jeunesse du Luxembourg) le partage. « Je ne pense pas que les jeunes s’intéressent moins à la politique au Luxembourg qu’ailleurs », dit-elle. D’ailleurs, elle réfute la thèse selon laquelle les jeunes, de nos jours, seraient moins politisés que les générations précédentes : « Je ne pense pas que ce soit le cas. Je pense que les jeunes aujourd’hui s’intéressent à d’autres sujets que leurs parents, qu’ils ont une autre façon de communiquer, d’autres formes d’organisation » développe-t-elle. « Et puis, beaucoup de jeunes ont peur du mot ‘politique’. Ils ne savent pas qu’aborder un sujet, discuter, réfléchir, c’est déjà de la politique. »

« Beaucoup de jeunes adultes travaillent dans des conditions précaires, alignent stage sur stage et CDD sur CDD. »

Une certaine aversion envers les structures politiques traditionnelles est à constater à travers toutes les sociétés, indépendamment de l’âge. Mais, chez les jeunes, elle est plus prononcée encore. L’Eurobaromètre 2016 en fait le constat : tandis que, dans la population résidente luxembourgeoise, 23 pour cent des sondés affirment ne pas être satisfaits du fonctionnement de la démocratie au Luxembourg, chez les 15-24 ans, ce taux grimpe à 30 pour cent. Chez les 25-34 ans, il atteint même les 37 pour cent.

La méfiance vis-à-vis des structures politiques traditionnelles ne touche pas que les partis politiques : les syndicats en font eux aussi les frais. Une tendance à la « désyndicalisation » est à constater à travers toute l’Europe. Si le Luxembourg reste une exception pour l’instant, les syndicats luxembourgeois connaissent cependant des difficultés à recruter des jeunes.

« Beaucoup de jeunes adultes travaillent dans des conditions précaires, alignent stage sur stage et CDD sur CDD », affirme Luc Kalmes, vice-président d’OGBL-Jeunes et délégué syndical pour le secteur santé. « Souvent, ils ont peur de s’engager et sont, dans un premier temps, contents d’avoir trouvé un emploi. » Lui reste optimiste : « Les gens mettent toujours quelques années à se retrouver dans le monde du travail, mais ils finissent souvent par se syndiquer. C’est un processus. » Rendre le monde du syndicalisme plus attractif pour jeunes, voilà un des buts affichés de l’OGBL-Jeunes. « Il nous faut un changement de génération », constate Kalmes.

Ils ont les yeux toujours rivés sur leurs smartphones ? C’est peut-être qu’ils sont en train de préparer une manif… (Photo : Pixabay)

Ils ont les yeux toujours rivés sur leurs smartphones ? C’est peut-être qu’ils sont en train de préparer une manif… (Photo : Pixabay)

Ce changement de génération, que certains souhaitent, est pour d’autres source d’anxiété. Pour Pol Reuter, l’un des deux porte-parole de l’Unel, par exemple : « Au Luxembourg, il y a toujours un moment de rupture entre les générations », constate-t-il. « Beaucoup de ceux qui forment le noyau dur des mouvements de jeunes partent étudier à l’étranger au bout d’un moment. Souvent, c’est la fin du mouvement. » Pour la génération qui suit, c’est donc dès le début qu’il faut reprendre, celle d’avant ayant souvent omis de former ceux qui suivent. L’ouverture d’une université au Luxembourg a-t-elle pu changer cela ? « Plutôt pas », dit Pol Reuter. « Ceux qui militent sont aussi ceux qui s’intéressent au monde et qui décident de quitter le Luxembourg, ne serait-ce que pour quelques années. »

« Ceux qui militent sont aussi ceux qui s’intéressent au monde et qui décident de quitter le Luxembourg, ne serait-ce que pour quelques années. »

Afin d’atténuer cette rupture, l’Unel a décidé de mettre en place un système de « tutorat », où des militants plus expérimentés prennent sous leurs ailes les nouveaux. D’ailleurs, l’organisation étudiante se réunit régulièrement… par Skype, afin de permettre à tout le monde de participer, indépendamment du lieu de résidence.

Car s’ils sont souvent perçus comme nuisibles, les fameux réseaux sociaux jouent un rôle toujours plus important dans l’activisme des jeunes. Sans eux, le printemps arabe, le « 11-M » espagnol ou le mouvement Gezi turc n’auraient certainement pas eu l’ampleur qu’ils ont eue. Tout en permettant une communication rapide et par-delà les limites géographiques, les réseaux sociaux constituent, d’une certaine manière, une zone plus ou moins libre, où l’on peut aussi bien entrer en contact avec d’autres que rester entre soi.

Une zone plus ou moins libre qui est pourtant de plus en plus contrôlée par les autorités. Mais la technologie ne connaît pas de limites, et la créativité des activistes non plus : face à la répression et au contrôle, certains décident d’avoir recours à de nouveaux réseaux, plus sécurisés et plus anonymes, comme l’application Telegram.

Surveillance ou non, les réseaux permettent d’entrer en contact avec des jeunes intéressés, mais pas encore forcément politisés. Car les structures politiques regroupant des jeunes connaissent des difficultés pour atteindre un public plus éloigné du débat politique, surtout au Luxembourg. « Les jeunes femmes accordent une place moins importante à la politique dans leur vie que les jeunes hommes », constate le « rapport national sur la situation de la jeunesse », « et seulement un tiers des jeunes de nationalité portugaise accordent de l’importance à la politique. » Même constat concernant les jeunes à faible niveau d’instruction, pour qui la politique est beaucoup moins importante que pour les jeunes à haut niveau d’instruction.

Pour Joël Adami, militant « Jonk Lénk » et animateur d’une émission sur Radio Ara, la ligne de fracture entre jeunes de nationalité luxembourgeoise et jeunes de nationalité étrangère « est bien là », mais est plus liée à des différences de classe considérables entre jeunes issus du régime secondaire classique et jeunes issus du régime secondaire technique.

Si l’éducation politique, le débat et le fait de forger un esprit critique sont généralement délaissés dans le système éducatif luxembourgeois, cela vaut particulièrement pour le « technique ». Si on y ajoute le fait que la majorité des résidents d’origine ou de nationalité étrangère se retrouvent dans l’enseignement technique, il est compréhensible que, parmi les jeunes engagés, ceux issus de familles luxembourgeoises, à haut niveau d’instruction, soient surreprésentés.

« Beaucoup de structures sont trop rigides, trop formalisées… »

Comment faire face à cette sous-représentation de femmes ou de jeunes issus de l’immigration ? « En essayant le plus possible d’aborder des sujets spécifiques à ces catégories », c’est ce que propose Milena Steinmetzer, l’une des organisatrices de la mobilisation contre la réforme des bourses d’études. « Mais aussi en maintenant une réflexion critique sur ses propres agissements et propos », ajoute-t-elle, « et en s’organisant de façon à ce que les jeunes non-étudiants, qui ont généralement moins de temps, puissent participer, par exemple ».

« Il faut que les organisations de jeunesse s’ouvrent davantage », constate aussi Djuna Bernard. « Je pense que la plupart des organisations ne font pas exprès d’exclure certains groupes. Mais dans ce microcosme de jeunes engagés au Luxembourg, ce sont souvent les mêmes personnes qui se retrouvent partout. » Pour elle, c’est aussi une question de méthode : « Des fois, j’ai l’impression que beaucoup de structures sont trop rigides, trop formalisées… »

Rigide et formalisé, c’est tout ce que n’est pas Richtung 22 (woxx 1306). Le collectif de jeunes artistes, qui cultive une effronterie rafraîchissante, a fait parler de lui plus d’une fois ces derniers temps. Et ne connaît, contrairement à d’autres, aucune difficulté à recruter. « On n’a jamais eu besoin de lancer un grand appel », explique Tessy Troes. « Tous les ans, de nouvelles personnes nous rejoignent. »

C’est que Richtung 22 réunit politique et art, le tout dans une approche subversive et nonchalante. « Beaucoup de jeunes sont inspirés par les films que nous produisons régulièrement, et qui ont toujours une forte connotation politique », dit Troes. Mais le collectif maîtrise aussi parfaitement l’utilisation des réseaux sociaux comme multiplicateur. Et a recours à une forme d’organisation très horizontale, sans hiérarchie formelle. Histoire de préserver cette spontanéité si propre à la jeunesse…

La génération Y, apolitique ? La réponse est non. Anxieuse, désillusionnée, frustrée, peut-être. En manque d’utopies, d’un modèle sociétal à construire, certes. Mais soumise et docile ? Certainement pas. Cette jeunesse, née à un moment où l’on parlait de « fin de l’histoire », où tous les grands conflits semblaient révolus, où les grandes idéologies du 20e siècle se trouvaient en état de mort clinique et le « Che », sur les t-shirts, n’a rien à envier aux générations précédentes. Elle a tout un monde à inventer, la génération Y.


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