La gauche face à la crise : Se battre, mais comment ?

Face au triomphe des politiques néolibérales qui se poursuit malgré la crise, les syndicats cherchent à se doter d’arguments et d’outils théoriques. Un colloque a rassemblé au Luxembourg des économistes internationaux.

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L’Europe de demain se fait au Luxembourg : la gauche discute au 2e étage, les requins affinent leurs dents au 1er. (Photo : Raymond Klein)

Ceux et celles qui espéraient des détails sur « Comment sortir de la grande crise autrement », sont restés sur leur faim lundi dernier au Centre Neumünster. Mais les 200 personnes venues écouter James K. Galbraith ont pu y acheter l’édition française de son dernier livre, éponyme de la conférence, et qui devrait leur fournir quelques éléments de réponse. L’économiste américain a préféré se concentrer sur le déroulement de la crise en Grèce et les leçons à en tirer. Et surtout, il a mis en garde contre la manière dont la démocratie est sapée quand les politiciens se contentent d’appliquer des règles dictées par les marchés financiers.

« Lors des récentes élections, les Grecs n’avaient pas le choix entre appliquer ou ne pas appliquer le mémorandum de la troïka. Ils avaient le choix entre des partis qui seraient plus ou moins complaisants pour l’appliquer », a constaté Galbraith. Il propose d’envisager des sorties de l’euro organisées afin de sauvegarder le projet européen (woxx 1340). En espérant que, un jour, la démocratie aboutisse à élire « des leaders qui innovent et qui agissent sur le long terme, comme l’a fait Franklin D. Roosevelt ».

Plus d’intégration ?

Deux jours plus tard, lors du colloque « Alternatives pour l’Europe », également organisé par la Chambre des salariés (CSL), l’économiste français Xavier Timbeau a aussi exprimé son inquiétude face à une sortie de crise qui n’en serait pas une. Une sortie avec des indicateurs officiels tels que taux de croissance et de chômage indiquant la fin de la crise économique, mais occultant une crise sociale persistante, le taux d’emploi restant faible et un le nombre de « working poors » augmentant. Timbeau appelle de ses vœux d’autres politiques, plus ambitieuses sur le plan social, sans oublier les défis écologiques à relever. L’ancien modèle social-démocrate misant sur une croissance copieuse, dont les salariés pourraient récolter de grosses miettes, semble avoir vécu. Rappelons que c’est Galbraith qui a théorisé l’idée que la croissance économique resterait – au mieux – lente sur une longue période.

Lors du colloque, on pouvait avoir l’impression que les intervenants venus d’Allemagne étaient plus optimistes. Ainsi Andrew Watt a-t-il résolument plaidé pour plus d’intégration européenne, en coordonnant mieux les politiques en faveur de la croissance. Idéalement, cela aboutirait à une fédéralisation de ces politiques, permettant d’évaluer la situation et de prendre des décisions à l’échelle européenne. Watt a reconnu que cela représenterait une perte de la souveraineté nationale en matière budgétaire. Donc précisément ce que, au nom de la démocratie, Galbraith et d’autres reprochent aux institutions européennes en place.

Un banquier dans la salle ?

Ce que Stefan Bach avait à dire au sujet des réformes fiscales n’a pas dû plaire non plus à la frange la plus radicale du public. Certes, il a critiqué l’accroissement des inégalités de revenu et de patrimoine et l’affaiblissement de la progressivité fiscale. Mais en matière d’augmentations d’impôts, il a recommandé la prudence. D’un côté, avec l’harmonisation fiscale internationale, l’évasion fiscale deviendrait de plus en plus difficile pour les riches et les entreprises. De l’autre, en profiter pour introduire des hausses d’impôts serait politiquement dangereux – pour preuve, les résultats des partis de la gauche lors de la dernière Bundestagswahl.

Autre sujet de discorde potentiel au sein des forces de gauche : l’idée de mettre en place des politiques sociales européennes. Ainsi, harmoniser les salaires minimaux ou financer conjointement l’assurance chômage, comme l’ont proposé plusieurs intervenants, pose des problèmes d’acceptation non seulement du côté des patrons mais aussi du côté des syndicats. « Chez nous, en Suède, les syndicats gèrent eux-mêmes l’assurance chômage. Au vu des différences entre les modèles nationaux, il serait très difficile de se mettre d’accord sur un système européen », a expliqué Veronica Nilsson de la Confédération européenne des syndicats lors de la table ronde clôturant le colloque. Auparavant, le président de la CSL Jean-Claude Reding avait déjà rappelé que les syndicats tenaient beaucoup à l’autonomie des négociations entre partenaires sociaux. Difficile de dire s’il est vital, en ces temps difficiles, de se retirer sur des lignes de défense de ce type, ou si la mondialisation et les changements technologiques pousse plutôt à changer de posture. Xavier Timbeau notait en tout cas que les restructurations au sein des firmes, avec une nouvelle vague d’outsourcing, faisaient de moins en moins apparaître l’entreprise comme le lieu privilégié de la négociation sociale.

Un colloque sur la crise dans un paradis fiscal, et personne pour évoquer le grand méchant loup, la finance ? Heureusement, la CSL avait invité Thomas Dallery, avec pour sujet « La finance au service de l’entreprise ». En fait, l’économiste français s’est livré à un démontage en règle des supposés bienfaits du capitalisme financier. À la question de l’utilité de la finance, Dallery répondait en résumé qu’elle sert à enrichir les riches et à détruire l’économie. Pour passer ensuite en revue les différentes propositions pour mettre fin à cette folie. Possible ? Oui, mais difficile car « on a loupé l’opportunité politique pour le faire » durant l’après-crise immédiat.

Parmi les nombreux sujets abordés au cours de la table ronde, relevons l’appel à l’aide lancé par Jean-Claude Reding : « Il y a des alternatives au niveau des politiques économiques et de la gouvernance d’entreprise. Mais où est l’appui politique des partis de gauche pour donner plus de poids à nos positions ? »

Le seul représentant présent, Mars Di Bartolomeo du LSAP, a assuré que, tout en critiquant certaines dérives – des partis frères -, il était convaincu que la social-démocratie continuait à représenter un allié pour rééquilibrer le rapport de force entre intérêts économiques et sociaux : « Il faut trouver les alliés là où ils sont. » Ce pragmatisme suffira-t-il pour faire triompher les idées de gauche ?

Informations sur le colloque et PDFs des présentations

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