Libye : L’inquiétante progression de l’EI

L’organisation terroriste est arrivée fin 2014 en Libye. Elle a profité de la crise politique pour se développer à vive allure.

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Nombreux sont les Libyens qui fuient la violence de l’État islamique – camp de réfugiés libyens en Tunisie. (Photo : Maryline Dumas)

« Une priorité absolue », « le grand dossier des mois qui viennent », « un risque majeur » : les déclarations de responsables politiques européens sur la présence de l’État islamique en Libye se sont enchaînées ces dernières semaines. Le développement de l’organisation terroriste, remise sur le devant de la scène par les récents attentats, n’est pourtant pas nouveau : cela fait plus d’un an que les djihadistes ont mis le pied dans ce pays en crise.

En octobre 2014, le Conseil consultatif de la jeunesse islamique, groupe armé qui contrôle Derna, dans l’Est libyen, prête allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi, l’émir de l’organisation État islamique (EI). Un tribunal islamiste est mis en place, la ségrégation est instaurée, différentes exécutions ont lieu, certaines devant des enfants d’une dizaine d’années. La ville, considérée comme conservatrice, devient alors la première base de l’EI hors de la zone irako-syrienne. Mais les djihadistes ne se contentent pas de ce territoire.

Série d’attentats

Dès le début de l’année 2015, l’EI montre sa présence avec une série d’attentats ou d’attaques qui vont toucher différentes villes ou régions libyennes. Le 27 janvier, trois assaillants attaquent l’hôtel Corinthia, à Tripoli, tuant neuf personnes. Le 15 février, l’EI publie une vidéo montrant l’exécution de 20 coptes égyptiens et un Ghanéen sur une plage de la région de Syrte, dans le centre du pays. En février et mars, dans cette même région, quatre champs pétroliers sont mis à sac. Le 20 février, l’EI revendique l’explosion de deux voitures piégées à Al-Qoba, dans l’Est libyen, qui font une trentaine de morts. À Tripoli, des ambassades ont également été visées. Dans la région de Misrata, troisième ville libyenne, ce sont les forces de sécurité qui ont été touchées à différentes reprises. La liste n’est pas exhaustive.

En février, l’EI fait son entrée à Syrte, sur la côte méditerranéenne, et dans sa région. Il prend possession de quelques bâtiments et de villages aux alentours. Quatre mois plus tard, en juin, alors que l’EI est repoussé du centre-ville de Derna par la population et le Conseil des moudjahidines, coalition de groupes djihadistes plus proches d’Al-Qaïda, l’organisation assoit son autorité à Syrte. Les terroristes prennent la ville d’où était originaire Mouammar Kadhafi dans son ensemble et parviennent à réunir les villages déjà sous la bannière noire. Résultat, l’organisation État islamique contrôle aujourd’hui une zone d’un seul tenant sur 270 kilomètres de côtes, d’Abu Grain (140 kilomètres à l’ouest de Syrte) à Noflyia (130 kilomètres à l’est de Syrte), qui s’enfonce dans le désert. Un aéroport, un port, une centrale électrique, des bâtiments administratifs et le centre bunkerisé de Ouagadougou (construit pour accueillir la première réunion de l’Union africaine en 1999) sont entre leurs mains.

2.000 combattants à Syrte

Située à moins de 550 kilomètres de Malte, la région de Syrte est donc devenue, en l’espace de quelques mois, le plus gros bastion de l’EI en Libye. « Ils sont aujourd’hui 2.000 combattants dans cette région, parmi lesquels des Tunisiens, des Égyptiens, des Irakiens… », explique Mahmoud Azzagal, chef de la Chambre des opérations pour le Centre libyen. « Et les hommes continuent d’affluer. Ils arrivent par le désert au sud. Pour les armes, ils utilisent le port. » Le « New York Times » affirme dans un article du 28 novembre que des chefs militaires, tel l’Irakien Abu Ali al-Anbari, seraient arrivés par bateau à Syrte récemment. Une source sécuritaire libyenne ne nie pas cette possibilité. Cet afflux de combattants est aujourd’hui la principale inquiétude des Occidentaux qui mènent les bombardements en Syrie : la Libye pourrait devenir un refuge pour les djihadistes. Dans ce contexte, la France a annoncé avoir mené des opérations de reconnaissance au-dessus de Syrte fin novembre.

« L’anarchie actuelle en Libye fournit une occasion à l’État islamique. L’organisation insiste lourdement sur l’idée que la Libye est le nouveau théâtre de son soi-disant ‘califat’ et appelle les combattants à s’y installer en conséquence », indique un expert. Le pays est en effet divisé en deux gouvernements qui s’opposent depuis l’été 2014 : celui de Tripoli, qui rassemble les conservateurs et ceux qui se présentent comme les garants de la révolution de 2011, face à Beida et son parlement de Tobrouk qui réunissent modérés et anciens kadhafistes. Cette même source estime la présence de l’EI en Libye à quelques milliers d’hommes, « avec un nombre grandissant d’étrangers dans leurs rangs ». Mi-novembre à Paris, le ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Beida (nommé par la Chambre des représentants de Tobrouk), Mohamed Dayri, a tiré la sonnette d’alarme, indiquant avoir des « informations fiables selon lesquelles le commandement de Daech demande aux nouvelles recrues de se diriger vers la Libye, et non plus la Syrie, surtout depuis les frappes russes ». Il estime que 4.000 à 5.000 hommes de l’État islamique sont aujourd’hui en Libye.

Cette base dans le centre-nord de la Libye est stratégique : positionnée entre les territoires des deux gouvernements libyens, l’organisation n’est pas loin des plus grosses réserves pétrolières du pays. Elle joue également sur les rivalités régionales entre Syrte, considérée comme pro-kadhafiste, et la puissante ville voisine de Misrata, fer de lance des révolutionnaires. Dès février, Misrata a montré sa volonté de chasser les djihadistes de Syrte mais a eu peur d’une contre-réaction de la population qui l’aurait rejetée. Les Syrtois regrettent aujourd’hui leur attitude. En août, ils ont tenté une révolte. Contrairement à Derna, Syrte n’a pas réussi à s’extraire du joug de l’EI. Une centaine de personnes ont été massacrées.

Beaucoup de Syrtois ont finalement fui la ville. Ils ne seraient qu’une dizaine de milliers à être resté sur une population évaluée à plus de 70.000 en 2011. Aujourd’hui, à Syrte, les personnes soupçonnées de trahison sont crucifiées, il est interdit de fumer, les boutiques de mode ont été fermées, le réseau téléphonique a été coupé, les femmes portent le voile intégral et doivent sortir accompagnées d’un homme de leur famille. Des « entraînements » sont dispensés aux enfants.

Une base stratégique

Les forces de Misrata, ville située à quelque 240 kilomètres de Syrte, se contentent aujourd’hui de « contenir Daech dans la zone », selon les propres termes de Mahmoud Azzagal. « On se prépare à attaquer, mais nous avons un problème de financement », indique le chef militaire. À la question d’un éventuel bombardement étranger sur Syrte, il sourit et ajoute : « Bienvenue. » À l’inverse, le député Abdelrahman Swehli estime qu’une intervention étrangère aurait un effet néfaste : « Cela ne ferait que renforcer les convictions pro-EI et attirer de nouvelles recrues qui voudraient simplement s’opposer à une ingérence extérieure. »

Mais Syrte n’est de toute façon pas le seul problème. L’EI a aujourd’hui des cellules disséminées partout en Libye. L’organisation est positionnée en périphérie de Derna. C’est là que les États-Unis ont mené une opération (la première contre l’organisation en Libye), dans la nuit du 13 au 14 novembre. Ce raid aérien aurait permis de tuer le chef djihadiste Abou Nabil. L’EI possède aussi des cellules à Tripoli, où la force « Rada » (dissuasion), qui détient une prison où se trouvent des membres de l’EI, a arrêté fin novembre Mohamed Atkitek, le chef du bureau des affaires religieuses. Celui-ci a été questionné sur le recrutement qu’effectueraient les djihadistes dans les mosquées de la capitale. À Ajdabyia, à quelque 270 kilomètres de la zone tenue par l’EI, une série de meurtres d’opposants aux djihadistes et de policiers laisse craindre le développement de l’organisation dans cette ville proche des terminaux pétroliers. À Sebha, la capitale du Sud libyen, une trentaine de membres de l’EI se seraient déjà installés et commenceraient à recruter. « Ils cherchent à renforcer leurs forces dans leur bastion, c’est-à-dire à Syrte, avec des tentatives pour se tailler une route vers le sud à partir de là », explique un observateur international.

Le camp de Sabratha

Mais parmi toutes ces cellules, c’est celle de Sabratha qui fait le plus parler d’elle internationalement. Située sur la côte libyenne, à quelque 177 kilomètres de la frontière tunisienne, cette ville a été citée pour son camp d’entraînement qui aurait accueilli, selon le gouvernement tunisien, les auteurs des attaques du Bardo (22 morts en mars) et de Sousse (38 morts en juin), revendiquées par l’EI. Le conseil municipal, lui, réfute ces accusations.

Après l’attaque suicide du 24 novembre à Tunis (12 morts), Rafik Chelly, alors secrétaire d’État chargé de la Sûreté nationale en Tunisie a déclaré : « La Libye est devenue un danger. Les commandants des groupes terroristes tunisiens se trouvent en Libye. Voici notre grand problème. Et nous avons noté que, dans les dernières affaires – Sousse, le Bardo, etc. -, tous ces éléments (les auteurs, ndlr) sont allés en Libye et s’y sont formés. » À la suite de l’attentat du 24 novembre, la Tunisie a d’ailleurs fermé sa frontière terrestre avec la Libye et interdit l’atterrissage d’avions venus de Libye dans l’aéroport de sa capitale.

À Tripoli, un responsable du gouvernement ne nie pas l’existence d’un camp à Sabratha, mais renvoie la balle au voisin : « Les attentats en Tunisie, comme ceux en Libye d’ailleurs, n’ont jamais été menés par des Libyens. À chaque fois, il y a au moins un Tunisien impliqué. Les Tunisiens feraient mieux de balayer devant leur porte. »


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