Médias alternatifs
 : La mauvaise herbe


Oser le débat d’idées, c’est le pari. Se laisser le temps, aller au fond des choses, combiner esprit créatif et activisme politique : voici « Onkraut », le plus jeune des médias alternatifs luxembourgeois.

Militantisme et engagement, mais pas sans joie et bonne humeur : Paul Matzet, Gina Árvai et Cédric Metz du collectif « Onkraut ». (Photo : woxx)

Militantisme et engagement, mais pas sans joie et bonne humeur : Paul Matzet, Gina Árvai et Cédric Metz du collectif « Onkraut ». (Photo : woxx)

« Une plante qui pousse dans un endroit où on ne souhaite pas la voir se développer, car elle risquerait d’entrer en concurrence avec les plantes cultivées. » C’est la définition la plus commune du mot « adventice » qu’on peut trouver sur l’internet. « Adventice » ou « mauvaise herbe », « Onkraut » en luxembourgeois.

« Onkraut », c’est le nom que s’est donné un jeune collectif grand-ducal, éditeur d’une revue du même nom. « Une herbe n’est mauvaise que dans l’œil de l’observateur. Tout dépend du point de vue. » Gina Árvai, étudiante en droit, ancienne porte-parole des Jonk Gréng et membre de la rédaction d’« Onkraut », se revendique volontiers des qualités attribuées à ces plantes indésirables combattues à grands coups de produits chimiques.

Porter un autre regard sur des sujets actuels, aller au-delà des titres racoleurs et des raccourcis faciles, laisser de la place au débat d’idées – tout ça fait partie des ambitions qui se trouvent à la base du projet. Un projet porté par un noyau dur de quatre personnes, autour duquel gravite tout un réseau de jeunes militants et artistes.

Un engagement parmi d’autres

Rendez-vous avec trois des membres du noyau dur à l’Indie’s Café, l’un des hauts lieux de la boboïtude grand-ducale. Autour d’un burger végétarien et d’une « bionade », Gina Árvai, Paul Matzet et Cédric Metz viennent présenter leur projet. Gina et Paul font toujours partie des Jonk Gréng, Cédric n’en est plus. Il travaille pour le Mouvement écologique et y coordonne les activités pour jeunes, notamment l’organisation de jeunesse Move, qu’il a en quelque sorte ressuscitée.

C’est au sein des Jonk Gréng qu’est née l’idée d’éditer une revue alternative. « C’était au moment où les Verts étaient en passe d’entrer au gouvernement », se rappelle Paul Matzet. « Nous nous sommes dit que militer au sein d’un parti ne suffisait pas, qu’il fallait aller plus loin », raconte Cédric Metz. « Nous avons voulu nous ouvrir autant que possible, atteindre des personnes d’autres horizons, des gens qui militent en dehors des partis. »

Si les mentions légales du premier – et, à ce jour, seul – numéro d’« Onkraut » citent les Jonk Gréng comme éditeur, l’équipe prévoit de déposer les statuts d’une asbl indépendante de toute autre organisation. Et ce qui compte pour les mentions légales compte aussi pour les fonds : financé par les moyens des Jonk Gréng dans un premier temps, « Onkraut » devrait se trouver d’autres sources de revenus dans l’avenir.

La rédaction fonctionne, elle, de façon bénévole. « Nous avons tous un emploi et nous faisons la revue à côté, en plus de toutes nos autres activités », dit Cédric. Car l’édition d’« Onkraut » n’est qu’un engagement parmi une longue liste. Ainsi, Paul et Cédric font partie d’Ad-Hoc, plate-forme visant à fonder la première coopérative d’habitation au Luxembourg, et organisent le festival d’arts Koll an Aktioun. Gina est partie intégrante du Géisskan Kollektiv, qui organise régulièrement des événements de « poetry slam », et s’engage pour les réfugiés.

D’ailleurs, ces activités ont permis au groupe de se construire un réseau important dans le monde culturel et politique, et ce même au-delà des frontières du pays. Un réseau dont « Onkraut » ne peut que profiter : « Nous essayons de donner autant que possible la parole à des personnes issues des mouvements sociaux ou de la culture », résume Gina Árvai.

Par le mouvement, 
pour le mouvement

1370stoosPar le mouvement, pour le mouvement – c’est un peu la devise du groupe. « Creating Collective Change », c’est le titre d’une série de cinq vidéos, tournées en collaboration avec le magazine en ligne « Orla Collective » et l’atelier de création Kinlake, et mises en ligne par « Onkraut ». Le mouvement de la transition, l’espace culturel Hariko, ou encore « Den Escher Geméisguart » (« Le potager eschois ») y sont présentés. Les vidéos, qui durent un peu plus de deux minutes, sont d’une excellente qualité et auraient permis à « Onkraut » d’atteindre des personnes difficiles à toucher avec des textes écrits.

En général, la qualité du produit est très importante pour le collectif, que ce soit dans les vidéos, sur la présence web ou dans la revue papier. C’est qu’« Onkraut » est prêt à sortir le portefeuille quand il s’agit de soutenir de jeunes créatifs. Ainsi, les réalisateurs de la série vidéo, mais aussi le graphiste de la publication, Gilles Scaccia, ont été rémunérés. Pourtant, professionnaliser l’engagement au sein de la rédaction d’« Onkraut » n’est pas forcément le chemin que veut prendre le noyau dur. « Pour nous, ce n’est pas un besoin », explique Paul Matzet. « Et puis il y a déjà d’autres publications alternatives au Luxembourg, et le marché est restreint », ajoute Cédric Metz.

Un marché restreint, mais pas inexistant. Pour preuve, les 2.000 exemplaires d’« Onkraut » imprimés ont quasiment tous été distribués. Gratuitement, bien entendu, afin de pouvoir atteindre le plus grand nombre. « C’est drôle », dit Gina Árvai, « on se plaint toujours qu’au Luxembourg il ne se passe rien. Mais en réalisant ‘Onkraut’, en collaborant avec plein de gens et en recevant des échos très positifs, on se rend compte que, finalement, il y a beaucoup de personnes qui pensent comme nous, qui ont envie que les choses changent. »

Cédric est cependant persuadé du fait que « le problème, c’est que le système dans lequel nous vivons est tellement rigide que les changements sont extrêmement difficiles à mettre en œuvre. Au Luxembourg, la place de la ‘realpolitik’ dans le débat public est beaucoup trop importante ». C’est l’une des raisons qui ont motivé la création d’« Onkraut » : sortir de ce cadre très restreint de « ce qui est faisable, ce qui peut être financé, ce qui est réaliste », et travailler à la construction d’un modèle sociétal alternatif.

Slow journalism

« On est vite catégorisé lorsqu’on sort du cadre prédéfini », témoigne Gina. Avec un exemple : « Quand les Jonk Gréng ont demandé une réduction du temps de travail et l’introduction de la semaine des 32 heures, beaucoup nous ont qualifié d’irréalistes, utopistes, anticapitalistes, tout ce qu’on peut imaginer. » De telles propositions seraient souvent présentées de façon très réductrice par la presse établie, et, forcément, la « construction idéologique » derrière ces projets, omise. « C’est exactement pour ça qu’on a créé ‘Onkraut’, pour pouvoir aller au fond des choses. »

« Slow journalism », par analogie à « slow food », voilà le mot d’ordre des éditeurs de la revue. Par conséquent, cette dernière ne sortira pas régulièrement. « On a dit qu’on allait essayer de sortir au moins un numéro par an », explique Paul Matzet. Et en attendant le prochain numéro, il y a toujours le site internet, qui est actualisé de façon plus régulière et qui fonctionne majoritairement par dossiers. D’ailleurs, le collectif est toujours à la recherche de collaborateurs, même ponctuels…

La revue « Onkraut » pourra-t-elle s’établir durablement ? En tout cas, Gina, Paul et Cédric ont encore plein de projets. Prochainement, une série de dossiers en ligne devrait voir le jour. Et puis, le besoin d’alternatives, tant économiques qu’écologiques ou sociales, devient de plus en plus brûlant. Des alternatives qui devront pousser exactement là où elles ne sont pas désirées. « Onkraut vergeet net », comme on dit.

www.onkraut.lu

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