Médias sociaux
 : « Câlins électroniques »

Ces derniers jours, le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, a dû s’expliquer devant le Congrès américain sur l’affaire Cambridge Analytica et la sécurité de nos données. L’occasion de s’interroger sur notre rapport aux médias sociaux, que le psychanalyste Thierry Simonelli explique par une mutation du capital.

Thierry Simonelli dans son cabinet à Luxembourg-Kirchberg. (Photo : © Dunya)

woxx : Avec les médias sociaux, il semble que nous glissions vers une forme de consommation addictive de l’information exclusivement basée sur le pathos, les affects…


Thierry Simonelli : En effet. Les affects eux-mêmes sont produits comme marchandise, des affects suscités et consommés rapidement. On connaît la formule « si c‘est gratuit, c‘est que vous êtes le produit », soit la marchandise. Autrement dit, tout ce que je reçois dans ce contexte, je le paye par le biais des informations que je divulgue sur moi-même et qui sont vendues à des tiers. Il s’agit donc d’un pathos fonctionnalisé par la production de la plus-value. Nous sommes loin de la dimension éthique ou même thérapeutique du pathos telle qu’on la trouvait, par exemple, dans la conception aristotélicienne du théâtre. La pitié et la terreur étaient censées purger les spectateurs et en faire des êtres meilleurs. Ici, on a affaire à une marchandisation radicale de toute information, de tout savoir, de tout affect.

« L’aliénation est devenue une expression de soi. »

Comment résumer ce modèle économique ?


Il est basé sur la commercialisation de soi. Avec en arrière-fond la notion de capital humain telle qu’elle est apparue dans les années 1960 avec Schultz et Becker de l’École de Chicago. À la base, il y a cette idée d’Irving Fisher que tout ce qui génère de la valeur est à considérer comme capital. On est loin de l’analyse marxienne où seule la force de travail générait de la valeur, et donc de la plus-value. Avec la notion de capital humain, tout devient affaire de valeur : la santé, la formation, l’expérience, les sentiments, les amis, les réseaux sociaux… Facebook est une sorte de réalisation radicale de ce projet. Paradoxalement, l’aliénation est ici devenue une expression de soi.

… même s’il exploite des tendances déjà existantes.


C’est l’idée d’un capitalisme non pas victorien, comme à l’époque de Karl Marx, d’exploitation crue, pure et dure, mais un capitalisme qui repose sur l’auto-exploitation de gens motivés, tout à fait prêts à accumuler des heures supplémentaires non payées, et qui se disent : c’est un investissement personnel, quitte à générer de la plus-value prélevée par mon patron ou les actionnaires de l’entreprise. Ce qui est pervers avec le capital humain, c’est qu’à chaque fois que je me vends, je peux m’imaginer qu’il ne s’agit que d’un investissement. C’est l’un des tours de passe-passe par lesquels l’aliénation au sens de Marx – à savoir la vente de mon travail abstrait, de mon temps de travail – a pris un air de réalisation de moi-même.

C’est-à-dire ?


Dans les « Manuscrits économico-philosophiques de 1844 » de Marx, on trouve cette idée que l’homme se réalise à travers son travail. Pour que ce soit possible, il doit évidemment garder le contrôle des conditions de production et un rapport à l’objet de sa production. C’est à partir de là que se dessine d’un côté une vision utopique d’un certain type de rapport social, et de l’autre la possibilité de l’aliénation. Si le travail est une manière de se réaliser, vendre ce travail et son produit sous des conditions de production imposées de l’extérieur constitue une aliénation. Avec la notion de capital humain, l’utopie est récupérée de manière cynique. Si l’essence de l’homme se limite à ne plus être qu’un capital, c’est l’esclave qui s’imagine maître. Si je suis un capital, tout effort de ma part devient, du moins dans l’imaginaire, un investissement avec retour escompté. L’aliénation dans cette perspective serait tout au plus la conséquence d’un mauvais investissement, la conséquence donc de ma mauvaise gestion de moi-même.

Comment expliquer ce renversement de perspective ?


Disons que sur le plan psychologique, pour ne m’en tenir qu’à celui-là, on a souvent affaire à de la surcompensation. Par exemple, je sais que les heures supplémentaires ne sont pas rémunérées. Et pourtant, si je finis par être celui qui a effectué le plus grand nombre d’heures supplémentaires non rémunérées, je peux m’imaginer que celui qui m’évalue verra combien je me suis investi et me confiera, peut-être, le projet qui me permettra de gagner plus d’argent. C’est enjoliver un rapport d’exploitation, en se disant : après tout, quelque part, c’est moi-même qui m’exploite et en plus j’obtiens quelque chose.

« L’échec est peut-être 
la dernière chance de s’en sortir. »

Alors qu’on vit dans la dépossession de soi…


Clairement. En même temps, pour qui ne s’intéresse pas, ou ne sait même plus s’imaginer une voie ou un fonctionnement en dehors de cette capitalisation de soi, cela n’est pas nécessairement – d’un point de vue psychologique – perçu comme une perte. Même l’exploitation la plus dure, même le travail le plus abstrait peut s’accompagner de bons sentiments. C’est ce que décrivait Günther Anders, par exemple, par rapport au travail à la chaîne d’assemblage. Il décrivait une sorte d’état végétatif entre le rêve et l’éveil, qui n’est pas nécessairement désagréable.

Un état donc comparable à celui d’une addiction aux médias sociaux… Finalement, qu’est-ce qui se perd ?


Ce qui se perd, et cela nous ramène à ce que nous disions tout à l’heure, c’est, psychologiquement parlant, un certain type de rapport à soi et aux autres, une certaine figure de la subjectivité donc et un certain type de lien social. Compris dans un flux constant d’informations que je relaye, je me limite à n’être qu’un lieu de transition de données. C’est ce qui explique ce sentiment de vide qui nous saisit malgré la surabondance. Pensons à Facebook encore : une grande part de l’activité y consiste dans le partage, et l’on devrait déjà remettre en question ce terme, c’est-à-dire dans le relayage de ‘posts’ intéressants, drôles, tristes, en vue de susciter, voire de produire des ‘likes’. Le sens ou la signification de ces communications sont entièrement résorbés par leur fonction productrice de ‘likes’. Comme une demande de câlins électroniques. Le partage en devient donc une demande dirigée à mes ‘amis’ de reconnaître mon humour, mon intelligence, etc. Grosso modo, je demande que quelqu’un me fasse exister, ne serait-ce qu’un instant dans ce flux. Je ne suis pas sûr que l’effet serait le même si un algorithme me likait. C’est donc peut-être ce qui reste du sentiment d’être soi et du rapport à l’autre. Tu me likes, donc je suis… (Rires.)

(Photo : Pixabay)

On ne peut s’empêcher de voir dans cette façon de frapper d’hébétude quelque chose de totalitaire…


Oui, cette manière d’intégrer l’âme, d’intégrer la personne, ses idéaux, sa volonté dans le processus de production capitaliste est bien caractéristique du totalitarisme. Un totalitarisme paradoxal néanmoins, auquel les sujets collaborent avec joie, sans se rendre compte de ce qui se passe. Plus les chaînes sont puissantes et moins on les remarque. Les chaînes les plus puissantes étant celles que l’on a tendance à confondre avec la liberté. C’est ainsi que l’on en vient à intégrer les Jeunesses hitlériennes ou à s’engager corps et âme pour la croissance… (Rires.)

« L’addiction est un facteur majeur, incontournable, de la croissance. »

Justement, parlons de croissance. Est-ce que le vrai moteur de celle-ci n’est pas une forme de névrose ?


C’est une croyance quasi-religieuse qui part de l’idée que si le PIB augmente, tout ira mieux. C’est la fameuse métaphore de la vague, qui en gagnant en hauteur fait monter même les bateaux situés dans le creux. Soit si les riches deviennent plus riches encore, tout le monde ira mieux. C’est ça, l’idéologie de la croissance, qui ne veut pas dire grand-chose en tant qu’indicateur. Elle ne nous renseigne en rien sur les inégalités, la culture, l’éducation ou la qualité de vie. Les indicateurs qui permettent de déterminer si une vie est agréable ou non ne sont pas inclus dans le PIB, pas plus que les emplois prétendument non productifs, non rémunérés, comme les travaux domestiques ou bénévoles. L’échec est peut-être la dernière chance de s’en sortir.

Comment faire pour sortir de l’exploitation consentie une fois qu’elle fait souffrir ?


Des possibilités s’ouvrent là où ça fait mal. C’est une idée psychanalytique apparemment un peu dépassée aujourd’hui. À la place de cela, vous avez la psychothérapie. En résumé, la psychothérapie c’est ce qui fait que tu es de retour à ton poste de travail le lendemain matin. C’est pourquoi ça mérite d’être remboursé par la sécu : on y répare le capital humain pour relancer sa croissance. Je dirais qu’inversement, ce qu’on appelle le symptôme pathologique peut aussi être considéré comme une sortie de secours. La souffrance donne la mesure de l’écart qu’il y a entre ce qu’on est supposé faire et ce qui en nous y fait obstacle. D’un point de vue psychanalytique, l’idée de « guérir » un symptôme en le faisant simplement disparaître est une aberration. On a beaucoup reproché à la psychanalyse son manque d’efficience, alors que c’est là toute sa dignité et son importance politique. La psychanalyse aborde l’efficience comme source de problèmes plutôt que comme solution à imiter.

Qu’apporte la psychanalyse ?


On pourrait dire que l’approche psychanalytique du symptôme va de pair avec une certaine critique sociale. Là où ça fait mal s’ouvre autre chose que le devoir de fonctionner, que le diktat de la productivité et de l’efficience. Ce n’est qu’à partir de cette souffrance que s’imposent des questions importantes : qu’est-ce que je fais, pourquoi je vais si mal, comment cela a-t-il commencé, comment j’en suis arrivé là et qu’est-ce que cela a à voir avec ma vie ? La psychanalyse en devient donc une pratique de réflexion ouverte, et personne ne sait d’avance où cela mène. Je serai peut-être satisfait de me sentir mieux après, ou alors je change de boulot, ou alors je réoriente complètement ma vie. Dans ce travail, des choix se profilent, qui ne sont justement pas prédéterminés par le retour à la normale. Cela me semble très important aussi du moment que le modèle type du rapport à l’objet, du rapport à l’autre devient celui de l’addiction.

En amour, cela donne quoi ?


Tinder en fournit un très bel exemple. Même comparé à ce qu’on pourrait nommer la « monogamie sérielle » du donjuanisme, Tinder propose quelque chose de nouveau : la substitution de l’expérience de la séduction par la consommation. L’autre y est d’abord une image, et derrière chaque image se cache la promesse d’une image plus belle encore. Ainsi toute expérience relationnelle est d’emblée creusée par la possibilité d’une expérience future plus satisfaisante. Ce qui donne lieu à une course effrénée de maximisation qui, à son tour, ne sait rassasier le sentiment de vide qu’elle produit pourtant. C’est cette logique paradoxale qui nourrit le rapport addictif. Et il n’y a rien de tel que ce rapport addictif pour alimenter la consommation. Soit : l’addiction est un facteur majeur, je dirais même incontournable, de la croissance.


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