Musique classique
 : « Faire de la musique ensemble, tout simplement »


Avec deux concerts cette saison à la Philharmonie, Gustavo Gimeno est entré de plain-pied dans son rôle de nouveau directeur musical de l’Orchestre philharmonique du Luxembourg (OPL). Retour sur la prise de fonctions très médiatisée d’un jeune chef charismatique.

Gustavo Gimeno salue avec l’OPL et Isabelle Faust, violoniste, le 22 octobre dernier à la Philharmonie. (Photo : Alfonso Salgueiro)

Gustavo Gimeno salue avec l’OPL et Isabelle Faust, violoniste, le 22 octobre dernier à la Philharmonie. (Photo : Alfonso Salgueiro)

woxx : Après avoir été chef invité la saison dernière, vous voici installé au poste de directeur musical de l’OPL. Que change pour vous ce nouveau rôle ?


Gustavo Gimeno : Je ressens tout d’abord une plus grande responsabilité sur le long terme. Il m’appartient désormais de participer à la construction de l’avenir de l’OPL, au lieu de venir une semaine pour préparer un concert et puis repartir. J’ai la possibilité de me concentrer beaucoup plus sur les détails : les détails musicaux qui me tiennent à cœur lors des répétitions avec l’orchestre, car je dispose de plus de temps de présence, mais aussi certaines questions administratives qui n’ont pas à première vue de lien direct avec la musique, mais qui auront un impact certain sur l’orchestre au final.

Vous avez aussi de nombreux engagements à l’étranger cette saison, 
notamment aux États-Unis ou au Japon. Comment trouvez-vous le temps de mener de front toutes ces activités ?


C’est assez simple : lorsque j’ai terminé une répétition, je rentre dans ma loge et je travaille sur les partitions. Lorsque j’ai terminé un concert, je dîne et je rentre travailler. Je suis bien souvent le dernier musicien à quitter la Philharmonie. Quelqu’un a dit que la musique, c’est un état d’esprit. C’est précisément ce que je ressens, ce qui me permet d’y consacrer tout mon temps.

Quelle impulsion personnelle souhaitez-vous donner à l’OPL ?


D’une manière générale, je veux faire en sorte que l’orchestre ait un répertoire aussi large que possible – baroque, contemporain (y compris des créations), classique ou opéra – tout en donnant le meilleur de lui-même en permanence. Cela est valable lorsque je le dirige, mais aussi lorsque je ne suis pas présent : je voudrais laisser une marque durable. Mon intention est également de confirmer le rôle local et national de l’orchestre, mais aussi de développer son aura internationale. Cela passera par des tournées 
ambitieuses. Au-delà des destinations européennes prestigieuses, il faudra aussi se déplacer sur d’autres continents.

« Il faudra aussi organiser des tournées sur d’autres continents. »

Le développement international ne devra cependant pas se faire au détriment du rayonnement national : un équilibre devra être trouvé. Évidemment, avec douze semaines de présence au Luxembourg cette saison, j’ai dû faire des choix et me concentrer sur le répertoire que j’ai choisi, ce qui n’empêche pas les chefs invités d’emmener l’orchestre vers d’autres horizons. Ce que j’apprécie justement dans mon rôle, c’est de pouvoir me reposer sur l’équipe de qualité qui gère l’orchestre. Nous avons des discussions très constructives et l’alchimie fonctionne particulièrement bien.

Vous avez également évoqué la nécessité de réaliser plus d’enregistrements.


En effet, c’est une direction qui me semble importante. Nous avons d’ailleurs déjà commencé, avec la captation de mon premier concert en tant que directeur musical. Il y avait non seulement des micros, mais aussi des caméras. Je tenais vraiment à commencer ce travail dès ce concert inaugural.

Justement, quel regard portez-vous a posteriori sur cette soirée du 24 septembre dernier où vous avez pour la première fois été à la baguette dans votre rôle de directeur musical ?


Je viens d’écouter l’enregistrement et je suis très content du travail sérieux qui a été fourni pour préparer ce concert pendant quatre jours. Pour moi, il s’est vraiment passé quelque chose musicalement. Dans le même temps, je suis tout à fait conscient du fait qu’il nous faut encore progresser pour aller vers ma vision musicale. Sans vouloir entrer dans les détails, la musique, c’est quantité de choses : la technique, le caractère, le timbre… Chacune d’entre elles devra être travaillée pour aller encore plus loin, pour évoluer en tant qu’orchestre. Il faudra du temps, mais en écoutant le concert j’ai pleinement ressenti le potentiel qui s’offre à nous. C’est un merveilleux défi. C’est pour ça que j’ai le sourire et que je suis confiant.

« Pour moi, il s’est vraiment passé quelque chose musicalement. »

Votre programme cette saison est très éclectique : premières symphonies de Beethoven, Bruckner, Chostakovitch, Mahler et Schumann, mais aussi Ligeti et Wolfgang Rihm, dont le concerto pour cor sera créé.


C’est un choix. Je préfère ne pas rester en permanence dans ma zone de confort. C’est pourquoi j’essaye d’être éclectique dans mes choix de programme. D’ailleurs, cela fait aussi partie de la responsabilité que j’ai envers l’orchestre et que j’ai évoquée précédemment. La musique contemporaine représente certes un défi, mais celui de jouer du Mozart, du Schubert ou du Schumann comme si ces morceaux pourtant archiconnus étaient des créations m’intéresse tout autant.

Comment définiriez-vous votre style de direction ?


Je ne me pose pas la question de savoir ce que je veux moi-même ; je pense d’abord à ce qui serait le mieux pour la musique. C’est pourquoi la seule chose que je pourrais vraiment dire à propos de ma direction, c’est que j’essaye de trouver le meilleur moyen de faire de la musique avec l’orchestre. Je pourrais bien sûr battre la mesure d’une façon dominatrice et m’imposer, mais je préfère interagir avec les musiciens. Oui, chacun a sa fonction particulière – que ce soit le violon, le triangle ou la contrebasse – et moi je suis devant et je bats la mesure. Mais, ce que je veux, c’est créer cette ambiance où chacun a l’impression d’apporter sa pierre à l’édifice. Bien entendu, le chef prend l’essentiel des décisions musicales ; pas tout le temps cependant, notamment en concert où il ne peut pas parler comme en répétition. Là, la battue peut inviter les instrumentistes à jouer d’une certaine façon, et j’essaye de les engager à faire de la musique ensemble, tout simplement.

Un exemple peut-être ?


Nous avons d’excellents solistes dans l’orchestre. Lorsque l’un d’entre eux joue, je ne le dirige pas à grands gestes. Ma concentration reste intacte sur le morceau, mais je lui laisse exprimer sa créativité dans un cadre relativement large. Tout comme lorsque deux sous-ensembles de l’orchestre jouent en même temps : je les encourage à s’écouter et à interagir sans forcément imposer ma vision. Au fond, je ne dirige que lorsque c’est nécessaire.

« Au fond, je ne dirige que lorsque c’est nécessaire. »

Une saison musicale se prépare longtemps à l’avance. Entre tous ces engagements prestigieux, avez-vous déjà eu le temps de penser à la prochaine ?


Cette saison était un peu particulière, dans le sens où mes engagements et ceux de l’orchestre étaient déjà nombreux et n’ont pas permis de planifier tout ce que je souhaiterais faire. Mais, ce qui est certain, c’est que dans les prochaines saisons, en plus de maintenir cet éclectisme dont nous avons déjà parlé, je m’engagerai dans les activités éducatives de l’OPL. Je le dirigerai aussi personnellement dans un opéra.

Parfois en retrait, jamais absent

Quelle impression donne le nouveau directeur musical de l’OPL au pupitre ? D’abord une pulsation précise. Mais attention, n’allez pas évoquer son passé de percussionniste : « Beaucoup me le font remarquer, mais tous les bons musiciens ont une excellente notion du tempo, quel que soit leur instrument. » De fait, jamais de précipitation avec lui, même dans un finale avec un grand volume sonore. Dans une interview, on lui a aussi fait remarquer que sa battue précise pourrait être due au fait qu’il est espagnol. « Mais ça fait 20 ans que je vis aux Pays-Bas ! » Gimeno fait également beaucoup de gestes et utilise abondamment la main gauche pour marquer la musicalité. Cependant, hors des tutti de l’orchestre et des moments cruciaux où il rassemble les troupes sous sa houlette, il suggère plus qu’il n’impose, en tout cas en concert, où il sait baisser la baguette et laisser la bride sur le cou aux musiciens. Avec l’OPL, cela se traduit par des solos peut-être plus libres qu’auparavant. « Je ne veux pas être un ‘control freak’ », confie le maestro, sourire en coin.


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